Séducteur de jeunes filles, un prof de musique visé par une enquête pour abus sexuels

 Ancien pilier de l’institution Notre-Dame, établissement d’enseignement catholique strasbourgeois, un professeur de musique fait l’objet d’une enquête judiciaire pour viol et agression sexuelle. Son attirance pour les adolescentes était connue depuis quinze ans dans le diocèse, à l’époque où il était organiste à l’église Saint-Pierre-le-Jeune.

Catherine Piettre et Antoine Bonin 23 août 2025 à 06:30  Article L'Alsace
 

 Quand il n’est plus réapparu à l’institution Notre-Dame après la Toussaint 2023, élèves et parents en ont été réduits à des conjectures. « On a pensé qu’il avait un cancer ou qu’il était en dépression suite au décès de sa mère », indique une collégienne de l’établissement. Des rumeurs que le silence de cathédrale observé par la direction n’a jamais vraiment éteintes. « Il n’y a eu aucune communication de la part de l’établissement, confirme un parent d’élève. Du jour au lendemain, il y a eu un nouveau professeur de musique. Ça a été fait comme si de rien n’était. »

La raison de son éviction de l’institution catholique située à l’angle de la rue des Bonnes-Gens et de la rue des Mineurs, dans le quartier Halles à Strasbourg, est que l’enseignant de 58 ans a été mis en examen à l’automne 2023. Une femme l’accuse d’agression sexuelle, une autre de viol, alors qu’elles étaient adolescentes. Le quinquagénaire est actuellement placé sous contrôle judiciaire et a interdiction de rentrer en contact avec des mineurs.

Des "jeux de séduction" avec plusieurs adolescentes

La plainte pour viol -une fellation imposée à l'orgue en pleine homélie- daterait de 2014 et aurait été classée sans suite en 2015, faute de preuves. Elle est réexaminée par les enquêteurs à la suite de la plainte pour agression sexuelle que la deuxième victime a fini par déposer en novembre 2023.

Petit retour en arrière. Dans les années 2000, l'enseignant est une figure de Saint-Pierre-le-Jeune, où il fréquente assidûment les parents de sa victime. La relation prend un tour physique après que la jeune fille aura fêté ses 15 ans, notamment à l'orgue, où l'adolescence tourne les pages des partitions.

Parallèlement, il lui avoue qu'il a aimé "d'autres jeunes filles" et séduit une de ses amies du même âge, avec laquelle il aurait eu une relation sexuelle. "J'ai bêtement dérapé avec [elle]", lui confie-t-il. Ses écrits trahissent une grande confusion mystico-sentimentale : "Tu sais pourquoi j'ai tant aimé notre relation ? Parce que j'y voyais une étincelle d'amour divin". 

Licenciement pour "cause réelle et sérieuse"

La jeune fille finit par s'en ouvrir à ses parents en 2005. Informé, le curé de l'époque, René Frison, interdit à l'organiste de prodiguer des leçons particulières et d'encadrer seul des jeunes. Il lui enjoint d'entreprendre un suivi psychologique. Le prêtre le croisera pourtant avec la deuxième adolescente dans l'église, en dehors des messes. Cette jeune femme, âgée d'une quinzaine d'années au moment des faits, a été entendue durant l'enquête mais n'a pas porté plainte.

Le 10 janvier 2011, celui qui est alors organiste et responsable des jeunes de la paroisse catholique Saint-Pierre-le-Jeune, à Strasbourg, reçoit sa lettre de licenciement "pour cause réelle et sérieuse" du conseil de fabrique. Le document liste des "jeux de séduction" avec des jeunes filles et surtout "une relation amoureuse volontairement entretenue" avec une "paroissienne adolescente". À l'époque, celle-ci avait déposé une simple main courante. Une douzaine d'années plus tard, dans le contexte des révélations de la Ciase (Commission indépendante sur les abus sexuels dans l'Église) et des errements au sein de l'archevêché de Strasbourg, elle se décide à déposer plainte contre lui.

Quand il est licencié en 2011, l'homme offre ses services à la communauté de paroisses des Remparts, à laquelle appartiennent les églises Saint-Jean et Saint-Pierre-le-Vieux. Surtout, il est toujours professeur à l'institution Sainte-Jeanne-d'Arc à Mulhouse et à Notre-Dame-des-Mineurs... à 600 mètres de Saint-Pierre-le-Jeune. Ni le rectorat, ni la direction de l'enseignement catholique ne sont mis au courant : ils ne le seront qu'après le signalement au procureur, en novembre 2022, des parents de la jeune fille.

Mais, selon nos informations, la direction de l'institution Notre-Dame savait. "Ma mère m'avait mise en garde", retrace une ancienne élève, aujourd'hui étudiante, qui a été auditionnée par les enquêteurs. "Dès la 5è, il instaurait une relation particulière avec certaines filles. Il les accueillait dans son bureau pendant les récréations et la pause déjeuner, ce que le règlement interdisait". 

Comme à Saint-Pierre-le-Jeune, l'enseignant est un pilier de l'enseignement privé. Pilier qu'il forme ici en duo avec son épouse, elle-même professeure de français, qui enseigne le catéchisme avec lui. 

Immaturité effective

La psychologue qui s'est penché sur la personnalité du professeur de musique a relevé une "très mauvaise estime de lui-même". Ses propos "traduisent une immaturité effective qu'il n'ignore pas et qu'il utilise sciemment dans les rapports de séduction qu'il a entretenus avec les plaignantes", écrit "l'expert dans ses conclusions.

La juge d'instruction pourrait bientôt clôturer ses investigations. L'information judiciaire devrait connaître son issue avant la "fin de l'année", a fait savoir le parquet de Strasbourg.

Chef d'établissement du second degré de l'institution Notre -Dame depuis 2011, Franck Nicolas n'a pas souhaité donner suite à notre demande d'entretien, pas plus que l'avocate du professeur de musique.


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