L’Immaculée Conception, ce lycée palois où les chanoines de Lagrasse participent à une "guerre idéologique"
L'Indépendant (site web) Article L'Indépendant
Aude
Depuis la rentrée 2023/2024, et leur arrivée à Pau pour prendre en main "l’animation spirituelle" de la future Maison diocésaine de Pau, les chanoines de Lagrasse sont aussi impliqués dans l’établissement scolaire de L’Immaculée Conception. Là où un témoin pointe des dérives dans l’enseignement mais aussi l’accompagnement des élèves dans leur foi.
Le 4 septembre 2023, dans un courrier à ses "chers parents"et "chers élèves", le directeur de l ’Ensemble scolaire Immaculée Conception se plie à l’exercice de la lettre de rentrée. L’occasion, pour le chef d’établissement palois Christian Espeso, de s’adresser à tous ceux qui relèvent de l’école maternelle et primaire Saint-François d’Assise, du collège et du lycée général et technologique de L’Immaculée Conception, des lycées professionnels Beau-Frêne, Montpensier et Saint-Vincent-de-Paul, et du centre de formation et d’apprentissage (CFA) Beau-Frêne : cinq structures pour 2 600 élèves et 250 enseignants. Le plus gros établissement privé sous contrat des Pyrénées-Atlantiques.
À ces "chers élèves" et "chers parents", Christian Espeso, en place depuis 2013, assure qu’il se refusera "au nivellement par le bas inhérent"au "libéralisme égalitaire", et annonce le "retour de l’uniforme pour les collégiens", uniforme qui "permet le dépassement du paraître". Ce sont enfin les "Aumôniers" que Christian Espeso évoque, assurant que leur enseignement "n’est pas le baroud spirituel d’une frange catholique ardente face à l’irrésistible modernité […]" . Avec, parmi la longue liste, "les Pères de Lagrasse, Michel, Théophane, Martin et Côme, récemment arrivés en Béarn".
Un jeune étudiant de Pau qui a rencontré les chanoines et est entré chez eux
Plus d’un mois avant la messe célébrée le 7 octobre 2023 par Mgr Aillet, évêque du diocèse de Bayonne-Lescar-Oloron, qui entérine l’arrivée en Béarn des quatre chanoines, le directeur de l’Immac' a le sens de l’accueil. Et sait déjà que, au-delà de la mission d’animation spirituelle de la future Maison diocésaine de la rue Montpensier, à Pau, les chanoines ont du temps et de l’énergie à revendre. Sans oublier qu’à L’Immac', un des quatre chanoines est en terrain connu. Sollicité sur leur arrivée dans le diocèse, Mgr Aillet répond par mail le 14 avril 2025 pour expliquer sa proximité avec la communauté installée dans l’Aude en 2004, en évoquant " un jeune étudiant de Pau" qui, "après avoir fait son année de propédeutique(année de réflexion préalable à l’entrée au séminaire, Ndlr) au séminaire de Bayonne, désireux d’une vie religieuse apostolique, les a rencontrés et est entré chez eux"; ce jeune étudiant, c’est Côme de Saint-Chamas, qui, dans l’annuaire 2024-2025 du diocèse du 64, figure parmi les prêtres "originaires du diocèse (missionnaires, religieux et membres de société de vie apostolique)". Du côté de L’Immaculée Conception, dans la circulaire de rentrée du 3 juillet 2024, au chapitre de la "vie spirituelle", Christian Espeso précise que l’aumônier général "sera accompagné particulièrement pour le lycée des métiers des pères Martin et Théophane".
Cette arrivée des chanoines à L’Immac, pour quelques membres de la communauté éducative, s’inscrit dans une lente dérive de l’établissement, où d’autres communautés tradis, comme la Fraternité Saint-Thomas Becket, ont déjà œuvré : "On nous a présenté le fait d’accueillir les chanoines comme une chance, on soulignant qu’ils étaient très cultivés, se rappelle ce témoin privilégié, qui préfère garder l’anonymat. C’est aussi au même moment que l’on a accueilli notre nouvel aumônier, le père Roy (issu de la Fraternité sacerdotale Saint-Pierre, autre communauté traditionaliste, NDLR) , avec son charisme religieux, très nationaliste, avec une vision ultra-genrée qui se matérialise lorsqu’il parle de la répartition des tâches dans le couple." Et de décrire des chanoines "très avenants, et sont dans la séduction auprès d’enfants et de familles qui n’attendent que ça".Quelques épisodes viennent illustrer l’influence vite prise par les chanoines. Ou en tout cas leur parfaite adéquation avec un enseignement catholique qui a tendance à déborder du cadre prévu pour un établissement sous contrat avec l’État : " Le père Michel a pris des heures d’aumônerie avec les collégiens, et le catéchisme, notamment pris en charge par les chanoines, a été rendu obligatoire pour les 6eet les 2nde. Tout ça, c’est de l’ordre de l’apprentissage spirituel : on se retrouvait avec des gosses de 6e prostrés dans les couloirs, occupés à réviser du caté, qui était noté et intégré dans la moyenne scolaire. Nous avons fait un signalement au rectorat, puisque c’était une entorse au contrat d’association : une mise en demeure a été faite, le catéchisme est toujours sur le bulletin, mais avec un coefficient zéro."
Ai-je fait des actions impures ? Seul ? Avec d’autres ?
En ce mois de mars 2025, l’entrée en Carême est l’occasion d’une distribution de plusieurs documents aux élèves de 4 e : un tableau, avec des cases pour cocher, durant un mois et demi, jusqu’à la Semaine Sainte, une véritable "to do list", entre "messe du mardi", repas "pain/pomme", "dizaines de chapelets", "visite au Saint-Sacrement" et "lecture spirituelle" ; autre feuille de route, consacrée à l’examen de conscience et à la confession. Avec quelques questions imposées, se rapportant notamment aux 6 e et 9 e commandements : "Ai-je regardé des images mauvaises, impures ? Ai-je cherché exprès des journaux impurs ? Ai-je accepté des pensées impures ? Des désirs impurs ? Ai-je fait des actions impures ? Seul ? Avec d’autres ?"Les élèves ne sont pas les seuls à "bénéficier" de ces invitations à la réflexion. En salle des profs, venu de nulle part, un exemplaire de "La fabrique de l’enfant transgenre" atterrit sur une table un beau matin. Leurs autrices, Céline Masson (psychiatre et professeur des universités) et Caroline Eliacheff (psychiatre, pédopsychiatre) sont au conseil d’administration de l’Observatoire de la petite sirène, association engagée sur la question de la transidentité des mineurs, dénonçant la prescription de traitements hormonaux avant la majorité et préconisant un "soutien psychologique en première intention" ; en octobre 2021, l’Observatoire avait pointé "le danger d’inclure l’identité de genre"dans la proposition de loi interdisant les thérapies de conversion.
Le lycée professionnel, "terre d’évangélisation"
Pour ce témoin, hors de question de remettre en question la liberté religieuse. Mais les débordements sont suivis de près : "On nous a annoncé la création au lycée, pour les 1reet les terminales, d’un abrégé d’histoire des idées : cela a été annoncé aux parents à la réunion de rentrée, en précisant que ce serait pris en charge par le père Roy et les chanoines. Il s’agissait d’un module obligatoire, sans précision sur le contenu. Il y a eu un rétropédalage la semaine qui a suivi, avec une base d’inscription volontaire : on revenait sur quelque chose de légal."Depuis la rentrée 2024-2025, c’est donc au lycée pro que les pères venus de Lagrasse ont pris leurs habitudes. Cohérent avec la réponse du père Michel, en charge du prieuré des chanoines érigé à Pau, sollicité sur les missions confiées aux "Lagrassiens" par Mgr Aillet : "Les chanoines exercent des responsabilités en collaboration avec des équipes de prêtres diocésains et de laïcs auprès des prisonniers de la maison d’arrêt, auprès des lycéens du lycée professionnel de Beaufrêne, auprès des collégiens de Saint Maur(autre établissement catholique privé de Pau sous contrat, Ndlr) , au sein de l’aumônerie étudiante."
Avec le lycée pro, l’observatrice voit une destination toute trouvée : " Le lycée général, c’est un établissement catholique bourgeois blanc. Le lycée pro, un établissement où les élèves sont d’origine sociale plus défavorisée, où il y a plus de mixité sociale et culturelle. C’est une terre d’évangélisation." Un objectif affiché de longue date : en 2019, les locaux du lycée professionnel, boulevard Edouard Herriot, étaient le cadre d’une conférence intitulée : "Comment évangéliser les musulmans quand on se sent faible ?"Parmi les intervenants, Mgr Aillet, Joseph Fadelle, écrivain, Ephrem Yakoub, "chrétien syro-araméen", la chercheuse, écrivain, journaliste et politologue Annie Laurent, mais aussi Jean-Yves Nerriec, le fondateur de la Mission Angelus : une structure qui, sur le site "Jésus Le Messie" , propose un "kit du missionnaire" avec des "réponses aux objections classiques des musulmans pour rejeter la foi chrétienne". Des outils mis à disposition, en assurant que "nombreux sont les musulmans" qui "ont soif du Christ et attendent que les chrétiens les jugent dignes de recevoir une annonce explicite". Un exemple des préceptes et principes qui guident donc la direction de L’Immac, sollicitée en vain, tout comme les associations de parents d’élèves, qui affichent un soutien sans faille à Christian Espeso.
Avec des répercussions pour certains enseignants, notamment en histoire et géographie : lors d’une séquence sur la Renaissance, la diffusion en classe d’un extrait de "La jeune fille à la perle", avec Scarlett Johanson, de jeunes élèves préfèrent détourner le regard, et les parents d’élèves pointent dans des mots destinés à l’enseignant la diffusion de films "à caractère pornographique" ; "Bigger than us", un documentaire qui traite notamment de l’aide aux migrants, ne passera pas le cap du bureau du directeur, convaincu que cette création ne correspond pas au "projet d’établissement" , alors que l’équipe du film était prête à venir à L’Immac ; refus, également, sur un déplacement programmé à Visa pour l’image à Perpignan, et profiter des expos consacrées à Trump, aux enfants soldats, aux droits des femmes ; quant à l’enseignante qui programme un travail sur les médias, et apporte des éditions du Monde, du Figaro et de Libération, la mutation vers le lycée pro ne tarde pas à tomber. Tous les ans, en revanche, l’incontournable voyage scolaire au Puy du Fou trouve sa place.
Croix gammées, Cœurs vendéens, sigles des scouts d’Europe, de la division Charlemagne sur les cartables
Un contexte hautement défavorable aux enfants qui s’écartent de la droite ligne : "Des enfants se font traiter de mauvais cathos, une fille de 13 ans qui s’était dite favorable à l’IVG a dû changer d’établissement." À l’inverse, cette témoin de 1 er plan voit certains élèves franchir les grilles avec des cartables décorés "de croix gammées, des Cœurs vendéens, des sigles des scouts d’Europe, de la division Charlemagne.Une élève est même venue avec un t-shirt anti-IVG.L’Immaculée est considéré comme un établissement traditionaliste d’extrême-droite : on a des parents qui viennent chercher ça, qui viennent de loin pour ça, on a des enfants originaires de Lyon qui sont en internat. On a aussi des cathos "normaux", qui vivent leur foi dans l’ouverture. Mais aussi des familles non cathos, ou d’autres confessions, qui viennent parce qu’ils ont une perte de confiance dans l’enseignement public, et qui, pour la réussite scolaire de leurs enfants, mettent un mouchoir sur leur ressenti par rapport à ces orientations religieuses et politiques. L’Immac, c’est comme si on avait mélangé Zemmour, De Villiers, Fillon et Bolloré : je mentionne Fillon volontairement, parce que c’est une droite bourgeoise catho qui donne l’impression d’avoir les mains propres mais a réellement les mains sales. On est dans une guerre idéologique qui les autorise à s’asseoir sur des valeurs qu’ils sont supposés porter aux nues."
Une "guerre" que les rares opposants espèrent donc gagner. C’est à Mgr Hérouard, l’archevêque chargé de la visite fraternelle du diocèse, que les documents relatifs au Carême ont été adressés : "On a une opinion concordante entre l’État, avec le rectorat, et Rome, avec l’avis que semble avoir Mgr Herouard, pour dire que ça dysfonctionne à tous les étages", s’avance cette protagoniste. Au cœur d’un combat bien loin des statuts de l’enseignement catholique, qui stipule que "les principes évangéliques font de l’école catholique une école de l’amour de la vérité".
Cet article est paru dans L'Indépendant (site web)

Commentaires