À Versailles, un «climat délétère» empoisonne le collège du Sacré-Coeur

Le collège du Sacré-Cœur, situé à Versailles, accueille plus de 900 élèves. PHOTOPQR/LE PARISIEN/MAXPPP
RÉCIT - Une enquête administrative a été menée par le rectorat à la suite d’accusations de « manquements graves au contrat d’association avec l’État » et de « maltraitances infligées à des personnels ». Le directeur de l’établissement conteste vivement.
Une nouvelle affaire semblable à celle de l’« Immac » de Pau , mais cette fois en région parisienne ? Le collège du Sacré-Cœur de Versailles (Yvelines) est sous le coup d’une enquête administrative du rectorat de Versailles après des accusations, lancées par des enseignants, de « manquements graves au contrat d’association avec l’État » et de « maltraitances infligées à des personnels ». Ce que le directeur de l’établissement nie fermement, évoquant de son côté des « manquements professionnels très graves de la part de certains professeurs ».
Dans cet établissement catholique à l’origine « paisible », peu habitué à faire parler de lui, la situation dégénère depuis deux ans, au point d’en arriver aujourd’hui à un « climat délétère ». En septembre 2022, Emmanuel Assailly prend la direction de l’établissement situé à proximité du château de Versailles, qui accueille près de 1000 élèves. Ancien professeur d’histoire-géographie, il a dirigé le collège Saint-Jean-de-Passy entre 2014 et 2020, avant de devenir l’adjoint du directeur diocésain des Yvelines pendant deux ans.
À sa prise de poste, « il y a eu une sorte de lune de miel pendant quelques mois, on s’est observés les uns les autres », estime Emmanuel Assailly. Mais, peu à peu, les relations se crispent entre le directeur et certains enseignants. Les premières tensions éclatent au comité social et économique (CSE) de l’établissement. Puis « la situation se corse » lorsque des professeurs dénoncent le fait que le collège « donne aux enseignements religieux une portée croissante ». « Nos élues sont elles-mêmes catholiques pratiquantes, ce ne sont pas des gens qui veulent mener un combat idéologique », assure Olivier Dhenry, secrétaire général du Sepof-CFDT, syndicat de l’enseignement privé de l’Ouest francilien.
« Les messes et les cours de catéchèse ont été rendus obligatoires pour l’ensemble des élèves, des prières ont été instituées lors de temps d’hommages républicains, les professeurs reçoivent l’ordre de ne pas utiliser certains supports pédagogiques en raison de leurs références à certaines notions, les réalisations de certains élèves sont censurées au motif qu’elles font référence à la nécessité de prévenir l’homophobie ; enfin, les supports pédagogiques utilisés pour les cours de pastorale comportent des éléments contraires aux principes républicains », résume le syndicat.
« La liberté de conscience des élèves est respectée avec le plus grand sérieux », réplique la direction diocésaine. Et Emmanuel Assailly de répondre point par point aux accusations formulées. Messes obligatoires ? « Tout le monde est convié, mais les élèves dont les parents ne souhaitent pas qu’ils se rendent à la messe restent au collège. » Cours de catéchèse obligatoires ? « Dans l’emploi du temps, nous avons des cours qui servent à approfondir les dimensions culturelle, historique, philosophique, sociale des religions chrétiennes. Ce ne sont pas des temps de prière, ni des cours de catéchèse - qui, eux, sont proposés en dehors du temps scolaire, à midi ou le soir. » Prières lors d’hommages à Dominique Bernard et Samuel Paty ? « Après la minute de silence, des élèves lisent un texte chrétien, comme la prière pour la paix de saint François d’Assise. Il n’y a pas de bénédiction, pas de signe de croix. »
« Management toxique »
De l’avis de toutes les parties, le fond du problème n’est de toute façon pas là, mais réside plutôt dans un conflit ouvert entre le directeur et des enseignants. « Pour moi, cette histoire d’atteintes à la laïcité, ce n’est pas le vrai sujet. Ça ne parle pas de ce que l’on vit au quotidien », glisse Violaine*, enseignante au Sacré-Cœur depuis plusieurs années.
« Bien sûr, nous dénonçons les attaques au contrat d’association. Il ne faut pas laisser se développer des pratiques non conformes à la loi Debré. Mais nous dénonçons tout autant les maltraitances subies par des enseignants » , insiste Olivier Dhenry. Le Sepof-CFDT décrit « un climat de suspicion permanente, des propos vexatoires, des représailles lorsqu’un agent s’exprime en défaveur des méthodes ou des choix de la direction ». Une professeur évoque, quant à elle, « un management toxique avec un directeur qui a une personnalité très clivante et qui est incapable de se remettre en question ».
Emmanuel Assailly conteste « toute forme de management autoritaire », estimant que « tout se passe bien avec 75 professeurs, mais, pour les cinq derniers, c’est le principe même de la gouvernance qui est illégitime ». Et le directeur de poursuivre : « La question de ces pseudo-entraves à la liberté de conscience est un feu de Bengale allumé pour masquer la vraie problématique : certains professeurs du Sacré-Cœur multiplient les manquements professionnels. »
Il assure ainsi qu’une enseignante a fait témoigner en classe une élève de sixième victime d’inceste sans prévenir ni la famille de la jeune fille ni la direction de l’établissement. Une autre aurait demandé à ses élèves de quatrième d’écrire une lettre de suicide en s’inspirant d’une nouvelle du XIXe siècle. « À un âge où on sait que les adolescents peuvent être mal dans leur peau, dans un contexte général où on parle beaucoup de santé mentale et où on veut faire en sorte que les établissements scolaires soient des lieux sécurisés, je trouve qu’il est très imprudent de faire réfléchir tout seul un élève à un sujet comme celui-ci », commente Emmanuel Assailly. Un dernier aurait raconté à ses sixièmes un « rêve freudien » relatif au meurtre du directeur.
Ce à quoi s’ajoutent, toujours selon Emmanuel Assailly, « des manquements au devoir de réserve, des insultes régulières y compris devant les élèves… ». En tout, le directeur a envoyé au rectorat une quinzaine de rapports d’incidents concernant trois professeurs. « C’est le fait que j’ai signalé ces manquements et que j’ai agi pour y remédier qui n’est pas accepté », martèle le chef d’établissement. Une suspension disciplinaire de quatre mois a déjà été prononcée.
La justice administrative saisie
Au fur et à mesure que la situation se dégrade, le rectorat de Versailles et la direction diocésaine de l’enseignement catholique des Yvelines sont sollicités par les deux parties adverses. Plusieurs professeurs sont entendus par le psychologue et la médecine du travail. En juillet 2024, neuf personnels accompagnés d’un représentant académique de la CFDT sont reçus par le rectorat. Trois mois plus tard, plusieurs membres de la direction sont à leur tour reçus au rectorat, en présence du directeur diocésain.
En septembre, un audit est réalisé par un consultant indépendant, ancien chef d’établissement de l’enseignement catholique. Ses conclusions sont sévères pour la direction du Sacré-Cœur. « Ce rapport est nul et non avenu : il n’y a pas eu de devis, pas eu de facture, pas eu de cadre pour cette mission », affirme-t-on à la direction diocésaine. « Le consultant a envoyé plusieurs versions différentes, de plus en plus à charge », abonde Emmanuel Assailly.
En février 2025, le Sepof-CFDT finit par déposer deux requêtes en référé « mesures utiles » devant le tribunal administratif de Versailles. « L’objectif de ces référés était d’obtenir du rectorat qu’il lance une enquête administrative sur deux thèmes : la méconnaissance des obligations du contrat d’association avec l’État et les situations de souffrance au travail rencontrées par plusieurs agents » , explique Me Lionel Crusoé, conseil de l’association avec sa consœur Me Marion Ogier.
Le 24 mars, le rectorat de Versailles envoie un courrier à la doyenne des inspecteurs d’académie pour lui demander de mettre en œuvre une enquête administrative, notamment dans le but de déterminer si des procédures disciplinaires devraient être lancées à l’encontre du chef d’établissement ou de certains enseignants. « Nous avons obtenu gain de cause », se réjouit Olivier Dhenry, secrétaire général du syndicat. Le rectorat, lui, assure qu’il avait déjà mené de son côté « un travail d’investigation, de recueil d’informations et de témoignages »et que c’est ce processus qui a « débouché » sur cette enquête administrative.
Quoi qu’il en soit, l’enquête a lieu au mois de mai au Sacré-Cœur. Quatre inspecteurs en tout ont été mobilisés, selon le rectorat, qui précise que « l’enquête administrative et le contrôle de l’établissement se font sur pièces et sur place » . Ses résultats sont attendus « avant la fin de l’année scolaire », donc très prochainement.
« Tout le monde souffre »
Au printemps, la situation du Sacré-Cœur fait l’objet de plusieurs articles de presse - un premier article publié dans Libération, fin avril, puis un second dans Le Parisien, le 22 juin. Quelques jours plus tard, la direction de l’établissement, en association avec l’Organisme de gestion de l’enseignement catholique (Ogec) et l’Association des parents d’élèves de l’enseignement libre (Apel) du Sacré-Cœur, contre-attaque dans un document dont Le Figaro a pris connaissance. Les auteurs de ce texte en sont convaincus : « Le collège du Sacré-Cœur est attaqué injustement sous prétexte de prosélytisme dans le seul but de protéger et de masquer les manquements ou comportements dangereux de certains professeurs et d’empêcher le rectorat d’établir son rapport dans un climat serein. »
Violaine, elle, se dit « contente d’être en vacances » après cette année « difficile », mais confie son « angoisse de recommencer comme ça à la rentrée » de septembre. « Ce qui est sûr, c’est que tout le monde souffre. Nous sommes plongés dans un climat de tension permanente, on n’arrive plus à démêler le vrai du faux. Cette ambiance de clivage n’est bonne pour personne, y compris pour les élèves… »
Des deux côtés, les conclusions de l’enquête administrative sont donc très attendues. Au Sepof-CFDT, on espère que le rapport des inspecteurs conduira au départ du chef d’établissement, « soit par suspension du rectorat, soit par retrait de sa lettre de mission par le directeur diocésain », afin que le Sacré-Cœur « retrouve la sérénité qui était la sienne avant ». Emmanuel Assailly, lui, qui dit avoir reçu le soutien de nombreuses familles, souligne qu’il n’a « rien à cacher. J’aspirais, et j’aspire encore, à ce que le rectorat puisse se pencher de près sur la situation. Qu’il puisse y avoir des améliorations, c’est une évidence, mais on ne peut pas caricaturer les choses comme cela a été fait. »
* Le prénom a été modifié.
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