«Pour lui, c’est la honte» : victime de violences à Saint-Joseph de Nay, il a demandé à sa femme de témoigner à sa place
«Pour lui, c’est la honte» : victime de violences à Saint-Joseph de Nay, il a demandé à sa femme de témoigner à sa place
Elsa de La Roche Saint-André Article Libération 29/05/2025 à 7:37
Michel (1) a été victime de coups et d’une tentative d’agression sexuelle dans les années 70 au sein de l’établissement du Béarn. Lui n’arrive pas à en parler en dehors du cercle familial. Mais a accepté que sa femme la fasse pour lui.
Dans le sillage de Notre-Dame de Bétharram , la parole se libère parmi les anciens élèves du tout proche établissement Saint-Joseph de Nay, dans les Pyrénées-Atlantiques. A dix petits kilomètres du huppé Bétharram, plutôt réservé aux filles et fils de notables, les enfants des agriculteurs et ouvriers du coin ont été exposés aux mêmes violences, physiques, psychologiques et sexuelles. Une dizaine de témoignages, qui relatent des faits s’étalant de 1965 à 1993, ont déjà été recueillis par Libération et l’Humanité. Deux plaintes de victimes ont, en parallèle, été transmises à la gendarmerie de Nay.
Pour tous, il est difficile de se replonger dans ce qui s’est passé entre les murs de ce collège-lycée privé tenu par des prêtres jusqu’en 1988. Pour certains, c’est même inconcevable d’évoquer le sujet avec des inconnus. C’est pour contourner cet obstacle que Michel (1), 62 ans, a confié à Christine (1), son épouse, le soin de livrer son histoire.
Michel n’a même pas le courage d’écouter d’autres personnes échanger sur ce qu’il a vécu. Au détour d’une phrase, Christine glisse qu’il a préféré s’absenter le temps où elle parlait avec CheckNews: «Il m’a écrit tous les noms sur un papier, et m’a dit :“Je m’en vais”.» La faute, d’après elle, à «sa pudeur» :«C’est la honte pour lui, c’est affreux.» Un sentiment décuplé par l’atmosphère «ultra-patriarcale» du Béarn, qui a frappé cette Francilienne au moment de son installation dans la région, il y a une vingtaine d’années. Enseignante dans le public, elle fréquente alors Michel, qui lui est agriculteur, puis ils se marient.
Depuis le début de leur relation, Christine a toujours entendu parler de «Saint-Jo». «Il racontait plein de choses, sous forme d’anecdotes :“Untel, il n’était pas rigolo hein, on se recevait des coups, il nous retournait la tête.”» Scolarisé à Saint Joseph de 1974 à 1981, au collège, puis au lycée où il avait opté pour la filière agricole, Michel a, comme les autres élèves, essuyé les raclées données par les abbés. «C’était sans cesse des coups, des coups, des coups», résume son épouse. Il a gardé en mémoire une poignée de noms. Ce sont les mêmes que ceux cités par Patrice, passé par l’établissement de 1973 à 1976, à peu près à la même période donc, et dont le témoignage figure dans notre article du 24 mai.
«Est-ce que quelqu’un abusait de toi ?»
Porte-parole de son mari enfermé dans sa pudicité, Christine dresse le catalogue des auteurs de violences. «Il m’a parlé de l’économe qui tapait beaucoup» : c’est l’abbé L., par ailleurs également professeur de maths et de latin à Saint-Joseph. Le même qui dans une autre affaire a été accusé d’avoir frappé la fille aînée de François Bayrou , lorsqu’il était curé à Asson et dirigeait des colonies de vacances. «Le prof de français aussi» : c’est C., qui pour punir des élèves, les retenait plusieurs heures en classe jusqu’à temps qu’ils connaissent par cœur des textes de plusieurs pages.
Mais l’abbé qui a toujours pris le plus de place dans les «anecdotes» de Michel, c’est A. D’autres anciens élèves le connaissent mieux comme «le Basque». Lui le surnomme «monsieur montre». «C’était le grand frappeur, énonce Christine. Ce monsieur ne voulait surtout pas abîmer sa jolie montre, donc tant qu’il l’avait, c’était bon. Mais dès qu’il l’enlevait, les enfants savaient qu’un d’eux allait être fracassé. Mon mari me dit que ça pouvait arriver pour un rien, qu’il avait l’impression que cet homme avait besoin de passer ses pulsions.»
Autant Michel n’a jamais eu de mal à évoquer, certes en minimisant leur gravité, ces violences physiques. Autant il avait enfoui un traumatisme d’une autre nature. «Pendant vingt ans, j’ai entendu parler de l’abbé truc et l’abbé machin, mais je sentais que mon mari me cachait quelque chose. Quand l’affaire Bétharram a explosé, j’ai fini par lui poser carrément la question :“Est-ce que quelqu’un abusait de toi ?”J’ai insisté et c’est là qu’il s’est confié.»
«Il ne fallait pas le garder pour lui»
Michel a lui aussi été confronté à l’abbé R. de G., l’infirmier qui glissait ses mains dans les pantalons. «Un jour, il ne sait plus trop quand, mon mari est allé à l’infirmerie pour demander un comprimé d’aspirine car il avait mal à la tête. L’infirmier lui a dit de s’asseoir, il a placé ses mains en haut de son ventre, puis il a commencé à descendre. Mon mari me dit qu’il a senti les mains s’approcher de son pantalon, qu’il a senti au regard de l’infirmier qu’il allait y passer. Donc il a eu comme réflexe de l’attraper par le col. L’abbé a crié :“Lâche-moi, lâche-moi”. Sur ce, mon mari est parti, et n’a plus eu affaire à lui après. Quand il m’a raconté ça, je lui ai dit qu’il ne fallait pas le garder pour lui.»
En discutant avec les enfants du couple, issus de précédents mariages, Michel «s’est rendu compte que ce type de maltraitances n’étaient pas banales», contrairement à ce que lui avait jusque-là laissé penser l’inaction des parents de victimes, confie Christine. Une prise de conscience qui «l’a mis très en colère». Il ne tient pas, pour autant, à porter les faits en justice. «A quoi bon ? Les prêtres sont tous morts. Si mon mari a des comptes à régler, c’est plus avec ses parents.»
Dans sa famille d’agriculteurs de la plaine de Nay, dont il avait pris le relais en sortant de Saint-Joseph (il est retraité depuis peu), «les parents étaient absents» et donc «les curés avaient carte blanche». Michel avait beau s’enfuir parfois de l’établissement – «il n’en pouvait plus et ne se sentait plus en sécurité» – puis marcher en traînant son corps couvert de bleus jusqu’à la ferme familiale, soit une randonnée de trois heures, ses fugues n’ont jamais posé question. «Il en a parlé avec sa mère récemment :“Qu’est-ce que tu aurais fait si j’avais été violé ?”Elle lui a répondu qu’elle n’aurait rien dit, car leur réputation était en jeu. Pas de vagues.»
(1) Les prénoms ont été modifiés.

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