« On éprouvait de la honte et de la culpabilité » : abusés par un prof de Saint-Thomas-d'Aquin, ils prennent la parole
Le 5 mai, Arnaud, 51 ans, qui a été le premier ancien lycéen victime d’abus sexuels à Saint-Thomas-d’Aquin à libérer la parole, a porté plainte contre l’institution et ses responsables. Dans le PV qu’il nous a transmis, il reproche à ces derniers de ne pas avoir dénoncé le professeur de français-latin qui lui avait infligé viols et agressions sexuelles dans l’enceinte de l’établissement en 1989 et 1990.
Au policier qui l’interroge sur le rôle du directeur et du surveillant général de l’époque, il répond : « Je pense qu’ils en savaient suffisamment pour devoir agir. Mais N. V. était protégé ».
Dans son témoignage que nous avions publié le 11 avril , Arnaud évoquait un témoin. « Une employée de ménage est entrée dans une salle. Elle m’a vu torse nu, en pleine détresse, avec le prof sur moi. J’avais 16 ans. » Cette femme a-t-elle fait remonter la scène choquante qu’elle avait surprise ? Ou s’est-elle tue ? Arnaud, 51 ans, l’ignore.
Quelqu’un aurait pu faire cesser les agressions de N.V. : c’est la conviction de plusieurs victimes. « N.V. était protégé, ça se disait, ajoute Arnaud. Nous, on est en colère car il y en a plusieurs qui savaient, qui auraient pu l’arrêter ! Mais ils ont laissé faire ! Les responsables qui n’ont pas fait leur travail, nous ont imposé de subir cela ! C’est d’une telle violence ! »
« Je me suis dit : mince, il sait »
Laurent (1), 48 ans, lycéen entre 1991 et 1994, est en colère également. « Ces agissements ont duré plus de 20 ans ! Le CPE, M. Tranchard était au courant ! Un jour, il m’a convoqué dans son bureau et m’a lancé en me regardant bien dans les yeux : “Méfiez-vous de Monsieur V.” Sa réflexion m’a marqué. Je me suis dit : mince, il sait. Ce CPE était très gentil, mais il ne nous a pas protégés. Il doit s’expliquer ! » (2)
Sa mise en garde arrivait trop tard. Laurent était un adolescent plutôt timide et suiveur. Il est un de ceux qui ont suivi des cours particuliers chez le professeur. Il n’en a jamais parlé à personne. Il a encaissé « en serrant les dents » des mains intrusives qui dégrafaient son pantalon et se glissaient dans son slip. L’emprise a été progressive : « Cela a commencé en seconde. Il organisait des cours de soutien collectifs dans sa salle de classe où il en profitait pour caresser des élèves. Je pense que c’était une antichambre pour sélectionner ses victimes. »
« En public, il savait où s’arrêter »
Comme les autres, il a gardé le silence : « On ne savait pas qu’on pouvait faire quelque chose. Et puis on éprouvait de la honte et de la culpabilité. J’étais devenu le chouchou, j’avais de bonnes notes et c’était un professeur charismatique. C’était une sorte de deal pervers ».
Laurent a compris qu’il était victime récemment avec le cri d’Arnaud.
C’est également le cas de Michael, 38 ans, enseignant à Saint-Genis-Laval, ancien élève de N.V. bien plus tard, en 2001-2002. « Quand j’ai lu votre article, ça a résonné tout de suite. Moi, il me mettait la main dans la chemise en classe, il me touchait les tétons tout en donnant son cours. Les élèves étaient au courant, mais pas la hiérarchie, je pense, car en public, il savait où s’arrêter. Je n’ai jamais rien dit. À Saint-Thom’, c’était élitiste, on ne pouvait pas trop se plaindre. »
Michael a dû tenir tête à ce professeur « grande gueule » qui n’est pas allé plus loin avec lui. « Je me souviens qu’il m’avait appelé sur mon portable. J’en avais été surpris d’autant qu’il m’avait donné le sujet du futur contrôle en me soufflant “Je tiens à toi”. Sur le moment, j’avais pensé qu’il était gentil. Au deuxième appel, j’ai refusé quelque chose. »
Qu’a-t-il refusé ? D’aller chez ce prof ? Impossible pour Michael de se rappeler. De ces années, lui est resté « un gros mal-être » quand il passe devant son ancien lycée. Il a appris que N.V., qui ne s’attaquait qu’aux garçons, est « tombé » quand des lycéennes l’ont dénoncé pour des attouchements. « Je pense que la parole était plus facile à l’époque pour des filles. Toucher un garçon, c’était honteux, on se taisait. »
(1) Prénom modifié (2) M. Tranchard conteste avoir été informé des abus de N.V. (lire par ailleurs)

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