A Saint-Joseph de Nay, à dix kilomètres de Bétharram, d’autres enfances brisées par les violences
Elsa de La Roche Saint-André Article Libération
publié le 24 mai 2025 à 15h19
L’établissement voisin de Notre-Dame de Bétharram est à son tour l’objet d’une libération de la parole. «CheckNews» a recueilli les récits de victimes et témoins de faits étalés sur trente ans.
«Saint-Joseph, c’est bucolique et champêtre, mais quand on ferme les portes c’est très sombre.» A dix kilomètres de Notre-Dame de Bétharram , le collège-lycée Saint-Joseph de Nay avait lui aussi tout pour plaire aux familles. Entre les grands espaces verdoyants, les Pyrénées en toile de fond, et le gave de Pau en contrebas. Mais aujourd’hui, la plaine de Nay, étroit territoire des Pyrénées-Atlantiques où sont nichés les deux établissements, est avant tout le décor d’une douloureuse libération de la parole. Alors que Bétharram cumule déjà plus de 200 plaintes d’anciens élèves , Saint-Joseph voit, à son tour, les témoignages affluer. Tous font le récit de violences, physiques ou sexuelles, commises sur des enfants, des années 60 à 90.
Récemment, CheckNews s’était penché rapidement sur le dossier, en s’intéressant aux accusations d’Hélène Perlant. Fin avril, la fille de François Bayrou racontait avoir été rouée de coups lors d’un camp de vacances, au milieu des années 80, par Bernard Lartiguet, directeur de la colonie, qui fut un temps professeur à Saint-Joseph. Dans notre enquête, parue le 14 mai, deux anciens élèves de l’établissement évoquaient les violences infligées par le religieux, qui leur enseignait le latin et les mathématiques. Paul Mirat est l’un d’eux. Demi-pensionnaire à Saint-Joseph entre 1965 et 1967, il se décrit comme le «punching-ball» de Lartiguet durant toute son année de sixième. Désormais âgé de 69 ans, le Béarnais dépeint un quotidien fait de «torgnoles» et de «déchaînement de violence gratuite». Patrice, passé par Saint-Joseph de 1973 à 1976, où il a effectué tout son collège, rapporte, lui, que Lartiguet, en pleine classe, le «prenait par les oreilles», à lui en «décoller les pieds du sol», puis lui «secouait la tête».
Comme à Bétharram , dans le collège-lycée privé Saint-Joseph, tenu par des pères jusqu’en 1988, les violences n’étaient pas le fait d’un seul homme, pas plus que le fait des seuls religieux. Auprès du journal l’Humanité, six autres anciens élèves ont témoigné des violences physiques infligées entre les murs de l’établissement. Tous scolarisés à Saint-Joseph du milieu des années 80 au début des années 90, ils dénoncent les gifles assénées «constamment» par l’équipe encadrante, de même que les humiliations. Trois individus sont mis en cause : Jacques H., qui a dirigé l’établissement de 1984 à 1991 ; Jean M., surnommé «l’abbé boxeur» par les élèves ; et Charles C., l’ancien surveillant général.
CheckNewsdévoile de nouveaux témoignages qui attestent du climat violent dans lequel évoluaient les élèves de Saint-Joseph.
«Les baffes, c’est tout le temps»
Le 26 avril, Isabelle Maneveau s’enquerrait sur un groupe Facebook de victimes de Bétharram : «Je suis à la recherche d’un équivalent concernant le collège-lycée Saint-Joseph de Nay [où] j’ai été témoin d’une brutalité contre laquelle je n’ai rien su ou pu faire.» Un mois plus tard, cette retraitée de l’enseignement confie son histoire à CheckNews, pour briser «le silence des profs». Aujourd’hui âgée de 72 ans, Isabelle Maneveau a été recrutée à Saint-Joseph en 1975, comme contractuelle («maître auxiliaire» à l’époque), pour assurer les cours d’éducation musicale. Si Saint-Joseph et Bétharram n’entretenaient pas de liens officiels, elle a gardé en mémoire que le premier était surnommé «petit séminaire» et le second «grand séminaire», vestige du temps où les aspirants prêtres passaient par l’un puis par l’autre pour se former. Les deux établissements se distinguaient principalement par leur sociologie : tandis que Bétharram était plutôt huppé, Saint-Joseph accueillait un public plus rural.
Un mois après la rentrée scolaire de septembre 1975, Isabelle Maneveau assiste à «une violente scène». Elle n’a qu’un mois d’expérience et 23 ans à peine quand elle voit débouler dans sa classe un abbé vêtu d’une soutane. C’est Jean M., déjà visé par plusieurs victimes citées dans l’Humanité. Elle relate : «J’avais cours avec les cinquièmes. L’abbé M. se rue sur moi :“Je dois parler à l’élève untel.”Sans attendre ma réponse, il se tourne vers la classe, appelle l’élève, le fait venir et se mettre à genoux, et lui envoie une baffe qui le renverse par terre. Il repart une minute plus tard. En sortant, il me regarde dans les yeux et me dit“ça va lui faire du bien”. Je suis désemparée, c’est d’une violence terrible et je n’ai rien anticipé.» Sa première réaction est de se précipiter vers l’élève : «Il tente de retenir ses pleurs, mais il a des larmes qui coulent sur le visage, et la marque de la baffe. Je lui dis que si ses parents veulent porter plainte, je témoignerai à ses côtés. Mais il décline :“Si je le dis, mon père m’en mettra une deux fois plus forte.”Autour, les copains approuvent :“C’est comme ça chez nous.”» Qu’avait fait l’enfant pour recevoir une telle claque ? «M. tenait un carnet de notes dans une main. L’élève avait-il imité la signature de ses parents, ou trafiqué une note ? En tout cas, c’était pour une broutille.»
Après cet épisode, la jeune contractuelle n’adressera plus un mot à Jean M. : «J’ai été tellement abasourdie que je n’arrivais plus à le regarder dans les yeux.» Elle ne sera plus témoin de violences, mais quand elle questionne les élèves, elle obtient toujours la même réponse : «Les baffes, c’est tout le temps.» Avec le recul, une fois en poste dans le public, elle a réalisé qu’ «on avait profité de [son] inexpérience». Elle confie n’être «pas très fière de ne pas avoir plus creusé».«J’ai développé une rage, mais qui était impuissante à s’exprimer, analyse-t-elle. Je pensais :“Tout le monde le sait, donc il existe des gens en position de parler qui ne disent rien. Moi, petite précaire, je ne serai pas entendue.”» Pendant toute sa carrière de professeure de musique, elle restera «hantée» par ce souvenir.
«Peur d’en parler et de ne pas être cru»
Parmi les élèves passés par la classe d’Isabelle Maneveau, on compte Patrice, l’ancien collégien de Saint-Joseph qui corroborait la réputation de «cogneur» de Bernard Lartiguet dans l’enquête publiée le 14 mai. Mais son témoignage ne s’arrête pas là : il dénonce en fait des violences généralisées durant sa scolarité dans l’établissement, au milieu des années 70. «Ils avaient chacun leur façon d’exprimer leur pouvoir. Avec l’abbé C., c’était des punitions“intellectuelles”: des textes de plusieurs pages à connaître par cœur, sinon on ne sortait pas. Avec l’abbé H., ça se passait en plein cours : il nous lançait dessus le tampon pour effacer le tableau et on se le prenait en pleine tête. Avec l’abbé A., c’était des coups d’une très grande violence : il m’a déjà mis KO avec une gifle. L’abbé R. de G. profitait de sa fonction d’infirmier : on avait mal à la tête, il nous faisait baisser le pantalon et nous touchait les parties intimes. Avec l’abbé H., qui était le père supérieur[équivalent du chef d’établissement, lui a occupé ce poste de 1965 à 1984, ndlr], c’était des attouchements dans ses appartements.»
Patrice inspire avant de développer : «On était plusieurs garçons concernés. On était convoqués pendant les études. On entendait notre nom, suivi de“chez l’abbé H.”Toute l’étude nous regardait passer. On savait ce qui nous attendait : des caresses. Et on revenait honteux.»CheckNewsa eu écho d’autres cas de violences sexuelles, sans pouvoir les confirmer pour le moment, ni échanger avec leurs victimes.
Pensionnaire pendant ses quatre années de collège, Patrice a écrit une lettre à sa mère en 1975, qu’il a récemment retrouvée, où il dénonce ses camarades. Car «tous ces abus dégueulaient sur les élèves, qui à leur tour s’adonnaient à des violences». Mais rien sur les adultes : «J’avais peur d’en parler et de ne pas être cru.»«Quand on est noyé dans ce climat, on pense que c’est la normalité, donc on ne le questionne pas», complète-t-il. Il a ainsi fallu attendre la multiplication des affaires concernant des établissements catholiques pour que Patrice prenne conscience de la gravité des faits.
«Ça m’a percé le tympan»
Christopher Brondes, lui, n’a pas connu l’époque où les abbés étaient à la tête du collège-lycée. Après un redoublement, il entre à Saint-Joseph à la rentrée 1992 pour sa cinquième. L’établissement est alors dirigé par Alain Bourrillon, resté en poste de 1991 à 1999. D’après Christopher Brondes, les ecclésiastiques avaient tous déserté, sauf un : frère J., en charge de la surveillance des dortoirs. Il en garde un souvenir très douloureux. «Frère J. passait devant les douches des garçons et nous observait. Il était très grand et les portes des cabines étaient basses. Il avait un regard lubrique, qui m’a traumatisé.»
Au chapitre des violences physiques, Christopher Brondes dresse tout un inventaire. Il a en tête son pote Alexandre, revenu du bureau du CPE «en boitant et en pleurant» après avoir été surpris en train de fumer des cigarettes. «Il avait été passé à tabac.» Un jour où il avait «fait l’imbécile», il a été convoqué à son tour dans ce même bureau. «On m’a soulevé par le col, on m’a secoué et tapé contre le mur, on m’a hurlé dessus et donné des baffes. Puis le CPE a ouvert la porte et m’a poussé violemment, j’ai roulé par terre.» Autre punition éprouvée à plusieurs reprises : «Quand les dortoirs n’étaient pas silencieux, il arrivait que les surveillants débarquent, nous ordonnent en hurlant de nous lever, de n’enfiler que nos chaussures, et de descendre dans la cour. Ils nous faisaient courir en pleine nuit, en plein hiver. Nous étions congelés.»
Dans cette ambiance «anxiogène», il n’est pas rare que «des enfants pleurent dans les dortoirs», relate Christopher Brondes. Lui-même, après les week-ends passés chez ses parents, quitte le domicile familial «la boule au ventre» et les larmes aux yeux. Mais le couple ne le retire pas de l’établissement. Jusqu’à un épisode survenu au milieu de son année quatrième, qu’il baptise «le bouquet final».«Toute ma classe est convoquée dans la chapelle, pour se faire sermonner par le directeur et le CPE. Au bout d’un moment, le CPE demande que tout le monde sorte, sauf mon ami Alexandre et moi. Il s’approche de nous, puis nous donne à chacun un grand coup avec la paume sur le côté de la tête. Je l’ai senti immédiatement, ça m’a percé le tympan. Il nous a envoyés en étude. Je souffrais trop. J’ai prétexté aller aux toilettes, j’ai réuni mes affaires et j’ai fugué. J’ai pris le bus jusqu’au lieu de travail de mon père, à Pau. Quand je suis arrivé, il a halluciné.» Les jours suivants, Christopher Brondes consulte un médecin, qui confirme la perforation du tympan, lui prescrit des gouttes et trois mois sans baignade.
Il n’a plus mis un pied à Saint-Joseph. Son père a exigé des excuses écrites de la direction, mais n’a pas porté plainte, et s’est depuis débarrassé des documents relatifs à cette période. Christopher Brondes n’a pas insisté, même s’il aurait voulu que ses parents aillent plus loin. «Je ne me rendais pas compte que ce que j’ai vécu est vraiment injuste. Aujourd’hui, j’en ai pris conscience, mais je ne suis plus seul.»
«Faire la lumière sur le passé»
En effet, pour centraliser les témoignages, le collectif Saint-Joseph de Nay est né il y a deux mois, sous l’impulsion de Stéphane Estanguet, un des anciens élèves victimes de violences. Le 1er mai, il rejoignait la Conférence des collectifs de victimes de violence en milieu éducatif. Un groupe qui rassemble déjà une dizaine de collectifs, dont ceux de Notre-Dame de Garaison , de Saint-Pierre du Relecq-Kerhuon , du Bon Pasteur d’Angers, ou encore de l’établissement Ozanam de Limoges. Tous ont pris leurs distances avec le collectif de victimes de Bétharram emmené par Alain Esquerre , et avec l’Union des collectifs des victimes des écoles catholiques. A l’origine de la scission : une rencontre avec François Bayrou à laquelle Esquerre ne les a pas associés, lors de laquelle il aurait évoqué son projet d’ «Office national de prévention et de contrôle des établissements scolaires».
A côté de la participation à ce regroupement de collectifs, un recours se monte pour porter la parole des victimes de Saint-Joseph en justice. Stéphane Estanguet prévoit de porter plainte, dans les prochains jours, pour dénoncer les violences physiques et psychologiques. Plus que contre les auteurs de violences, morts pour la plupart, il compte mener «un combat contre l’institution. Et contre la faillite de l’Etat : on ne voyait pas une seule inspection dans cet établissement, pourtant sous contrat». La perspective d’un dépôt de plainte se précise aussi pour Christopher Brondes : «Tout seul, je ne pèse pas lourd. Mais avec une action collective, on peut faire la différence.»
Pour sa part, l’actuel chef d’établissement, Yves Ginesta, répond qu’il est «favorable à ce que la lumière soit faite sur le passé, en faisant bien entendu attention aux équipes actuelles». Il ajoute : «Les victimes présumées seront accueillies et écoutées si elles se font connaître auprès de nous.»

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