Plainte contre l'ex-censeur de Saint-Dominique, à Neuilly

Une ancienne élève du groupe scolaire privé catholique de Neuilly-sur-Seine a déposé plainte jeudi pour agression sexuelle et violences psychologiques contre l'ex-censeur de l'établissement, passé par Bétharram. Depuis mars, témoignages et signalements affluent, mettant en lumière des années de sévices.

publié le 3 avril 2025 à 20h14   Article Libération

Elle se souvient de mains «impressionnantes» qui tentent de remonter le long de sa cuisse. Celles de Damien S., censeur – soit responsable de la discipline – au collège et au lycée privé sous contrat de Saint-Dominique, à Neuilly-sur-Seine (Hauts-deSeine). Grand, sec, autoritaire. Marie est en sixième cette année scolaire 1989-1990. Parce qu'elle ne rentre pas dans le rang – bagarreuse, rebelle –, Damien S. convoque ses parents et annonce qu'elle devra porter une jupe tout un trimestre. Marie se retourne vers eux, abasourdie. Ils ne réagissent pas. Elle n'a même pas de jupe, il faut en acheter une. «Je partais de chez mes parents avec et j'enfilais un jean en arrivant au collège», se souvient-elle. Mais le censeur l'oblige à remettre sa jupe.

Puis viennent les convocations. Dans son bureau, porte close, «comme il le faisait toujours avec les élèves». Il lui dit qu'elle est jolie en jupe, qu'elle devrait en porter plus souvent. Il lui demande de s'approcher. Il reste assis, elle debout. «Et là, il passe sa main sous ma jupe, me caresse la jambe. Il a sûrement voulu remonter et j'ai eu un mouvement de recul. Il me semble qu'il m'a dit de revenir et j'ai dû partir de son bureau», retrace celle qui est aujourd'hui quadragénaire. Il la convoque à nouveau, encore et encore. Elle reste toujours près de la porte. Il lui parle doucement pour qu'elle se rapproche : «N'exagère pas, on peut discuter.» Chaque refus lui vaut une heure de colle. Tous les samedis, pendant environ un trimestre. «Il s'était même amusé à me dire : “Tu sais quoi ? Je vais inventer un système spécial pour toi, au bout de dix heures de colle, une gratuite”.»

Si Marie a déposé plainte jeudi contre Damien S. pour agression sexuelle et violences psychologiques auprès du parquet de Nanterre, comme le révèle Libération, en dépit de faits prescrits, c'est parce qu'elle ne peut imaginer être sa seule victime à «Saint-Do», surnom de l'institution qui accueille aussi une école primaire. «Je n'étais pas le profil idéal pour lui parce que j'étais rebelle, bagarreuse, relève Marie. Même si j'avais peur, je tenais bon dans son bureau. Et pourtant, il a quand même tenté avec moi. Je ne crois pas qu'un prédateur sexuel s'arrête du jour au lendemain en arrivant dans une école moins isolée que Bétharram.»

COUPS, HUMILIATIONS, GESTES DÉPLACÉS Un mois plus tôt, l'Enseignement Catholique des Hauts-de-Seine publie un communiqué, sobre. Il informe que l'ancien surveillant de Notre-Dame-de-Bétharram, visé par 74 plaintes pour viol, agressions sexuelles, et violences sur mineur, placé en garde à vue fin février - et relâché sans poursuites en raison de la prescription, a aussi exercé comme censeur à Saint-Do lll entre 1989 et 1997. Le nom n'est pas cité. Mais pour les anciens élèves, il ne peut s'agir que de Damien S, surnommé «Cheval» à Bétharram.

Le 5 mars, un groupe Facebook d'anciens élèves est créé. En quelques jours, les témoignages affluent. Tout le monde se souvient de Damien S. qui «foutait la trouille», donnait des baffes, tirait les cheveux ou les oreilles. Des violences physiques moins extrêmes qu'à Bétharram, mais bien présentes. Et très vite, d'autres noms surgissent : une institutrice maltraitante, un maître accusé d'attouchements, un professeur de français, un prêtre, un surveillant. Les récits dessinent une mécanique, coups, humiliations, gestes déplacés, silences, des gamins qui arrivent à l'école la boule au ventre par crainte des adultes. Ces signalements, parvenus au parquet de Nanterre, ont conduit à l'ouverture d'une enquête préliminaire.

Le groupe Facebook devient un collectif de victimes, dont la porte-parole, Constance Bertrand, a porté plainte le 26 mars contre un autre surveillant de l'institution pour des faits de harcèlement subis en 1995-1996. Elle a 13 ans lorsqu'il l'aborde dans l'immense parc arboré de Saint-Do. Il lui offre d'abord une petite peinture, un cupidon nu. Puis lui remet un poème aux «idées de nature perverse», relate sa mère, qui rappelle à la direction, dans un courrier daté de septembre 1996 et consulté par Libération, les «pénibles incidents qui ont gravement perturbé l'équilibre psychique de notre enfant». Le surveillant est renvoyé. Aucune suite connue. «Pendant un an, j'avais la trouille de sortir de chez moi, je craignais qu'il me retrouve», confie Constance Bertrand. Elle n'est pas la seule élève à évoquer ces attitudes inappropriées de certains personnels vis-à-vis de lycéennes. En 1997, Julia (1) est en troisième quand un professeur de français succède à Damien S. comme censeur. Elle dépeint «le prof cool, sympa et beau gosse parce qu'il ressemblait à Clark Kent [personnage fictif mieux connu sous l'alias de Superman, ndlr] et il jouait de ça avec les gamines qu'il draguait.» L'été qui suit son année de seconde, il débarque à moto avec le professeur de sport de l'établissement chez sa grand-mère, en Espagne, où Julia se trouve pour les vacances. Ils passent la journée tous ensemble.

«J'ÉTAIS DANS UNE SORTE DE SIDÉRATION» En première, quelques jours après le bac de français, Julia dit avoir été invitée chez lui, avec une amie. Elles boivent des verres. Puis trou noir. Elle ne se souvient pas comment elle s'est retrouvée nue dans son lit. «J'étais dans une sorte de sidération, j'étais vierge, je ne comprenais pas ce qu'il m'arrivait, je n'avais juste pas envie de ça.» Ce n'est que bien plus tard, à la lecture du Consentement de Vanessa Springora, qu'elle comprend l'emprise. En 2020, son ancien professeur reprend contact sur LinkedIn : «Que deviens-tu ?» Elle découvre qu'il est proviseur dans un autre établissement privé sous contrat. Elle a finalement décidé de porter plainte pour viol lundi, comme le révèle Libération.

Une semaine plus tôt, après la vague de signalements, le rectorat de Versailles lance un audit complet de Saint-Dominique. Huit inspecteurs sont mobilisés. «Nous n'avons pas retrouvé de trace d'un précédent contrôle du fonctionnement de l'établissement», indique le rectorat. Le lendemain, une autre inspection est déclenchée dans l'établissement où exerce aujourd'hui le professeur de français, toujours dans le cadre du plan ministériel «Brisons le silence, agissons ensemble», lancé quelques jours plus tôt par Elisabeth Borne en réaction à l'affaire Bétharram. Neuf inspecteurs et deux psychologues de l'éducation nationale sont dépêchés sur place.

Catherine Rocroy, directrice des affaires financières de Saint-Dominique entre 1998 et 2012, se souvient de «ces deux profs de français et de sport qui draguaient tout le monde, étaient avec les lycéennes. Mon chef d'établissement n'aimait pas ça, mais il n'y a jamais eu de signalement.» Elle ajoute, avec un recul désarmant : «Ce qui aurait été un vrai problème, c'est qu'une des filles tombe enceinte.» Et de conclure : «Aujourd'hui, on ne peut plus mettre la main sur l'épaule d'un gamin sans risquer d'être accusé de viol.» L'institution, alors, se tait. Ceux qui inquiètent semblent parfois être écartés discrètement. Souvent, ils restent. Et les élèves, eux, doivent composer avec cette proximité trouble.

L'aumônier est jeune, récemment arrivé à Saint-Do. Un jour de retraite spirituelle, en 1995, il joue au foot avec des collégiens dans un champ. Jonathan, alors en cinquième, marque un but. Le religieux l'approche, le caresse dans le dos, sur les épaules. Sans raison. Jonathan s'écarte. Mais à la fin du jeu, il revient vers lui, le touche à nouveau. Deux camarades lui confient avoir vécu la même chose. Alors, ensemble, ils vont parler. Ils se présentent au bureau du censeur, Damien S., et de son adjointe. La réaction est immédiate : les adultes prennent le parti du prêtre. «Ils ont dit qu'il essayait sûrement d'être amical, qu'il fallait comprendre que les hommes de Dieu sont en manque d'affection légitime, rapporte Jonathan. Et qu'on devait éviter d'en parler, parce que ça pourrait se retourner contre nous.»

Quelques jours plus tard, il apprend que le religieux est entré dans la chambre d'un élève, pendant la même retraite. Une camarade témoigne sur le groupe Facebook : «Il m'a raconté, avec un regard terrifié que je n'oublierai jamais, ce que le prêtre lui avait fait.» Le même homme aurait tenté d'entrer dans la chambre d'un autre garçon, sans succès. Vingt ans plus tard, en 2019 et depuis plusieurs années loin de Neuilly, ce prêtre a été condamné à six mois de prison avec sursis pour consultation d'images pédopornographiques. L'enquête, déclenchée après un signalement pour des faits prescrits d'agression sexuelle, avait mis au jour des fichiers retrouvés dans son matériel informatique.

A Saint-Do, «l'adulte était tout-puissant», rapportent les victimes. L'école cultive l'excellence, le prestige, le contrôle. Certains semblent être passés entre les gouttes et ont même de très bons souvenirs de leur scolarité. Mais «si tu n'étais pas dans la norme, tu étais le problème», résume Isabelle (1), 43 ans. «Ce qui comptait, c'était l'image de l'établissement qu'il ne fallait surtout pas ternir, reconnaît sans détour l'ancienne directrice des affaires financières, Catherine Rocroy. On savait que certains avaient des méthodes un peu à la dure, mais on ne se posait pas trop de questions et il fallait éviter de faire remonter des infos gênantes, alors on a fait l'autruche. On lavait le linge sale en famille, c'était ça la bonne pratique. Tant que ça faisait pas trop de remous, on laissait faire.»

Et que s'est-il exactement passé l'année 1993-1994 dans la classe de cet autre professeur ? L'avocate de Julia doit déposer des plaintes pour agression sexuelle au nom de deux anciennes élèves visant leur enseignant de CM2 de l'époque. «Mes clientes décrivent exactement la même chose, indique Me Sophie de Noray. A chaque fois qu'elles devaient faire corriger leurs exercices au bureau, ce maître en profitait pour leur caresser la jambe et l'entrejambe. Il exigeait qu'elles soient en jupe et remontait sa main sur la culotte, dans un mouvement compulsif. Sa braguette était quasi systématiquement ouverte, les élèves avaient impression qu'il se touchait.»

«C'ÉTAIT UNE VRAIE SADIQUE» Dans les années 1990, des élèves ont particulièrement souffert des méthodes d'une enseignante de primaire. «Je me souviens qu'une élève s'était fait pipi dessus tellement la maîtresse l'avait frappée fort», rapporte Elise (1), qui se définit comme l'une de ses anciennes «chouchoutes». Justine (1), 39 ans, garde un souvenir particulièrement dur de son année de CM1 avec cette maîtresse qui crie, rabaisse, donne de grosses gifles. «Elle groupait ses doigts et nous tapait très fort sur la tête, c'était une vraie sadique. On tremblait en allant à son bureau.» Un jour, Justine rentre chez elle avec l'oreille blessée. Ses parents écrivent directement à l'enseignante pour comprendre. L'élève lui remet la lettre, avec son mercurochrome bien visible sur l'oreille. «Elle m'a hurlé dessus dans le couloir, disant que c'était faux.» L'année se poursuit dans la peur. «J'avais tendance à penser que certains enseignants étaient dérangés, reconnaît Catherine Rocroy. On pouvait se cacher assez facilement derrière le fait que les parents mettaient leurs enfants là pour qu'on les dresse un peu. Je regrette, on ne se posait pas les bonnes questions.» Et de pointer la responsabilité du directeur du primaire : «C'est son pré carré, il savait forcément» Toujours au même poste, il n'a pas répondu à nos sollicitations.

«Ce que l'on découvre est sidérant et cela ne correspond pas à ce que nous défendons aujourd'hui», assure Romuald Clérouin, chef d'établissement coordinateur, arrivé en septembre 2024. Aucune trace de signalements anciens n'a été retrouvée, dit-il. Le collectif des victimes, lui, salue la réaction immédiate et l'accompagnement de l'évêque de Nanterre et du vicaire général des Hauts-de-Seine. Mais il dénonce le silence obstiné de la direction de l'établissement depuis l'éclatement de l'affaire. Aucun mail de réponse. Aucun contact direct. «Nous ne sommes pas experts en communication de crise», admet Romuald Clérouin. Sur son site, l'établissement continue de vanter ses trois piliers : «Bienveillance, Exigence, Générosité». Sur ses réseaux sociaux, pas un mot sur les violences passées, le scandale semble n'avoir jamais existé. Ces derniers jours, on y loue plutôt le soleil du Carême, célébré pour «sa simplicité» et «son attention aux autres». • (1) Les prénoms ont été modifiés.

«Il fallait éviter de faire remonter des infos gênantes, alors on a fait l'autruche.» Catherine Rocroy ex salariée de Saint-Dominique

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