Pédocriminalité : à Orléans, le témoignage d'un ancien élève de Sainte-Croix-Saint-Euverte contre un père jésuite
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Avant les révélations sur Bétharram, un ancien élève de Sainte-Croix-Saint-Euverte à Orléans, entre 1967 et 1972, avait dénoncé les sévices subis. Il a été agressé dans l'institution par le père Louis Mouren à chacune de ses venues à Orléans. Il a été reconnu comme victime par l'Église.
Alors que la parole se libère après les révélations sur l'affaire Bétharram, "ici Orléans" a recueilli le témoignage de Roland Tran Van. Le récit de son calvaire a été révélé pour la première fois en 2019. Il avait alors contacté la CIASE, la Commission indépendante sur les abus sexuels dans l'Église, et raconté comment pendant quatre ans, de 1967 à 1972, alors qu'il est placé par l'association "Les Liens Brisés" comme pensionnaire au sein du collège puis du lycée Sainte-Croix-Saint-Euverte à Orléans, le fondateur de cette association, le père jésuite Louis Mouren, l'a agressé sexuellement à chacune de ses visites.
Reconnu comme victime par la Commission Reconnaissance et Réparation (CRR) en 2022, il a depuis lancé un appel à témoins pour retrouver d'autres victimes du père Mouren.
"Il m'a agressé à chaque visite à Sainte-Croix-Saint-Euverte"
Roland Tran Van n'a que 12 ans lorsqu'il rencontre son agresseur pour la première fois. Placé en orphelinat à Saint-Germain-en-Laye, la mère supérieure qui dirige l'institution vante les mérites de ce bon élève, garçon calme et discipliné, au père jésuite Louis Mouren. Il dirige l'association "Les Liens Brisés" qui prend en charge des enfants esseulés ou délaissés par leur famille. "C'était sa méthode, se remémore Roland Tran Van. Il m'a sélectionné pour me payer mes études". Ainsi, le jeune garçon est placé au pensionnat de Sainte-Croix-Saint-Euverte, à Orléans, en 1967, l'année de ses 13 ans.
Il rentre chez sa mère, en région parisienne, un week-end sur deux. C'est à ce moment-là que le père Mouren lui demande de le rejoindre à la Maison des jésuites au 42 rue de Grenelle à Paris. "Il m'a amené dans une pièce. Il y avait une bibliothèque. Il m'a parlé de bouquin et puis d'un coup, il m'a sauté dessus, raconte Roland Tran Van. Il m'a enfoncé sa grande langue dans la bouche. J'ai essayé de résister, mais il avait une soixantaine d'années et c'était quelqu'un de fort. Il était plus fort que moi de toute façon. Et moi, je ne savais pas ce qui m'arrivait. Puis, il a pris ma main pour la mettre sur son sexe. Cette scène s'est passée à chaque fois qu'il venait nous voir."
"J'avais 17 ans, je n'étais pas diplômé, mais j'étais enfin libre"
Le père Mouren se déplace dans chaque pensionnat "pour assurer le suivi pédagogique de ses protégés". À chacune de ses visites à Orléans, il agresse le jeune Roland. Le calvaire dure quatre ans. L'adolescent n'a personne vers qui se tourner. "Demander de l'aide à Sainte-Croix-Saint-Euverte ? Il ne fallait pas y compter. Quand on défiait l'autorité, on recevait des gifles. C'était aussi des humiliations, parfois pour rien. Je ne pouvais pas parler." Il ne peut pas non plus se confier à sa mère. "Elle était tellement contente que le père Mouren me prenne en charge, et puis cela la soulageait financièrement." Celui qui était bon élève et joyeux décroche en classe et devient agressif, jusqu'à se faire exclure définitivement du pensionnat en 1972."J'avais 17 ans, je n'étais pas diplômé, mais j'étais enfin libre."
Le rapport Sauvé comme déclencheur
Débute alors sa vie d'adulte "marquée par la colère. Chaque fois que j'en avais l'occasion, dans la rue, au travail, je défiais l'autorité." Mais le jeune homme persiste, enchaîne les emplois, puis fonde une famille et cache au plus profond de lui ses années de pensionnat et les agressions. "Le déclencheur, ça a été le rapport de la CIASE de 2021 [ndlr le rapport Sauvé]. J'étais assis là, sur mon canapé, et j'ai vu ce nombre énorme de victimes [216.000 victimes d'abus sexuels par des clercs en 70 ans], et je me suis dit, je suis l'une de ces victimes".
Alors, Roland Tran Van contacte la Compagnie de Jésus qui le reconnaît comme victime en décembre 2021. L'année suivante la CRR reçoit son témoignage et recommande aux jésuites de nommer son agresseur et de publier un appel à témoins. Suite à la parution du livre « Quand le diable a revêtu l’habit » (Editions Karthala) dans lequel Roland Tranvan témoigne, les jésuites modifient l’appel en y mentionnant le nom de Louis Mouren. En février 2025, à la demande de Roland Tran Van, la Compagnie lance un nouvel appel à témoins par voie de communiqué de presse.
"Je sais qu'il y a d'autres victimes"
De 1954, l'année de fondation de l'association "Les Liens Brisés", à la mort du père Mouren en 1985, l'association prend en charge 1.500 enfants. Autant de victimes potentielles selon Roland Tran Van. "Je sais qu'il y a d'autres victimes, mais je ne parviens pas à les retrouver. Quand j'étais en pensionnat, j'ai demandé à deux garçons qui étaient placés avec moi si le père Mouren leur faisait la même chose. Ils ne m'ont pas répondu. Mais j'ai bien vu dans les yeux de ces gosses que c'était le cas."
Aujourd'hui reconnu comme victime par la Commission reconnaissance et réparation, Roland Tran Van souhaite voir nommer un expert indépendant pour retrouver les victimes du père Mouren et qu'à leur tour, elles puissent être réparées.
Contactée, la direction des établissement Sainte-Croix-Saint-Euverte d'Orléans n'a pas répondu à nos sollicitations.

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