«Il a été protégé» : après des décennies de silence, une enquête sur les abus pédophiles d’un professeur de lycée privé au sud de Lyon
Quatre anciens élèves du lycée Saint-Thomas-d’Aquin d’Oullins, en banlieue sud de Lyon, ont porté plainte pour des faits de viols ou d’agressions sexuelles commis dans les années 1980 et 1990 par un professeur, aujourd’hui décédé, et dénoncent l’omerta de la direction de l’époque.
«Pendant toutes ces décennies je me sentais si seul que j’ai fini par douter». Enfermées dans un traumatisme solitaire depuis les années 1990, plusieurs victimes d’abus pédophiles de la part d’un professeur du lycée Saint-Thomas-D’Aquin d’Oullins, en banlieue sud de Lyon, ont pris la parole ces dernières semaines. Le premier à fissurer la chape de plomb fut Arnaud, «thomiste» à la fin des années 1980, par un message en forme de bouteille à la mer lancé sur le groupe des anciens de «Saint-Thom» le 25 mars. Comme les autres, il avait été méthodiquement isolé par le prédateur. Comme les autres, il recherchait depuis des années d’anciens lycéens ayant subi les agressions et viols de la part de cet enseignant en français et latin.
«Depuis, c’est une déferlante, raconte Denis G., élève et victime sur la même période. On se parle entre nous tous les jours, je pleure tous les jours, mais cela me fait tellement de bien». Ces traumatismes Laurent, lui, les avait enterrés. «Ça a tout secoué dans ma vie personnelle alors que j’avais tout enfoui, mais s’accepter victime c’est la première étape de la guérison», dit au Figaro celui qui est passé à Saint-Thomas au début des années 1990. Une guérison encore lointaine pour tous, dans une vie faite de thérapies en série, de flashs, de pleurs et de «beaucoup d’autodestruction», pour Arnaud.
«Il abusait de mon corps»
«Tout commençait en classe, puis il y avait ces fameux cours privés - à la fois à l’école dans de petites salles sous les toits, puis chez lui - où ça allait beaucoup plus loin», se souvient Denis. Plusieurs anciens thomistes ont raconté au Figaro comment le professeur invitait ses proies au tableau et demandait au reste de la classe de se retourner pendant qu’il passait ses mains sous leurs vêtements, leur touchait le torse, se frottait contre elles. Si une tête se retourne, une craie vole. «On espère que personne n’a vu alors qu’évidemment tout le monde a vu», retrace Laurent. Et effectivement, «tous les élèves savaient», nous a-t-on assuré à plusieurs reprises.
Ils s’efforcent d’ailleurs d’éviter les cours privés, pour lesquels le professeur convainc ses « chouchous » du besoin d’une aide en français ou latin. «C’était comme une présélection de ses victimes, avec des caresses sur la peau », poursuit Laurent. Une fois les victimes isolées et le choix du prédateur réalisé il passe aux cours à domiciles. «Là, pendant une heure, c’était lâchage total, attouchement en permanence, dégrafage du pantalon avec la main qui passe sur le sexe», énumère l’ancien thomiste. Arnaud confirme des faits de viol subis lors de ces séances à domiciles. «Il abusait de mon corps, confie encore Denis, je me souviens de l’image de sa peau brûlée par une première tentative de suicide par le feu».
Plus que des rumeurs
Fréquemment alcoolisé en cours, le professeur humiliait aussi certains élèves devant la classe selon plusieurs témoignages. «J’ai quitté un cours en plein milieu pour mettre fin à cette curie ponctuée de pelotages de mes camarades, raconte le témoignage d’une femme sur le groupe des anciens. J’ai été suivie par une dizaine de copains». La direction ne dit rien. Pas plus que lorsque des élèves décident de ne plus suivre le cours du professeur. Les «rumeurs» confirmées par de nombreux anciens parcourent pourtant les couloirs. Elles sont logiquement remontées jusqu’aux bureaux de la direction affirment plusieurs anciens.
«Tout le monde savait», insistent plusieurs de nos interlocuteurs. «J’en avais parlé avec ma mère, elle en avait fait écho auprès de l’ensemble des professeurs à l’occasion du conseil de classe, mais rien, le cas était connu mais on se taisait», témoigne une autre sur le groupe des anciens. Les rumeurs se transforment en plainte en 2001, de la part de quatre élèves, aboutissant à un signalement au procureur de la part du directeur de l’époque. Il met à pied le professeur, qui se suicide l’année suivante. «Il a mis 15 ans à traiter son cas», attaque Philippe, victime de «maltraitance seulement», dans les années 1980. «Il a été protégé jusqu’à ce que ce ne soit plus possible», dénoncent plusieurs autres.
Omerta
Un quart de siècle plus tard, le procureur de la République de Lyon a de nouveau ouvert une enquête pour agression sexuelle sur mineur et de viol sur mineur, selon une information de Libération confirmée au Figaro par le parquet. Les investigations se poursuivent même si l’auteur présumé est décédé. Quatre plaintes ont été déposées pour l’heure. De son côté, le diocèse de Lyon «condamne fermement» les actes évoqués par la voix du responsable épiscopal de l’enseignement catholique de Lyon, Philippe Paré.
«Ces faits littéralement scandaleux sont à l’opposé de notre mission éducative», dit-il au Figaro. À l’opposé de «cette espèce d’omerta» de l’époque, il assure vouloir faire preuve de la transparence la plus totale et soutient les victimes. Arnaud a ainsi été reçu par le directeur actuel de Saint-Thomas, Xavier Gouët, deux jours après la publication de son témoignage.
Le poids de l’institution - qui dispose d’établissement à Saint-Genis, Mornant et Givors – et d’une époque, où «on ne parlait pas de ces choses-là», ont longtemps protégé le professeur. «Nous étions terrorisés, face à un pervers, un loup et les responsables ce sont ceux qui l’ont fait entrer dans la bergerie », image Arnaud comme d’autres victimes. «Ce n’est pas normal ce tabou institué, il y avait des profs qui savaient», attaque Laurent. Un membre de l’encadrement aurait même prévenu certains élèves de se méfier du professeur. Contacté par Le Figaro, il n’a pas répondu à nos sollicitations.
«Protéger mes enfants»
Le directeur de l’époque, celui qui a fait le signalement en 2001 est aussi pointé du doigt par certains élèves. «Que les signaux d’alarme n’aient pas été entendus, ça c’est révoltant, lance Arnaud. Si mon fils me raconte un dixième de ce qu’il s’est passé… ». Cette volonté de protéger les générations futures a motivé plusieurs témoignages. «Je le fais aussi pour l’éducation privée catholique afin qu’elle prenne conscience d’un vrai problème et fasse son examen de conscience, poursuit Laurent. J’ai mes enfants dans le privé et je veux les protéger».
Les élus d’opposition de gauche au conseil régional ont porté cette
demande auprès de l’exécutif, au nom de sa compétence sur les lycées. «
Nous demandons qu’une commission régionale indépendante d’évaluation
soit mise en place pour recenser les établissements sous contrat ayant
fait l’objet de signalements ou d’enquêtes pour des faits d’agressions
sexuelles », ont-ils déclaré en milieu de semaine.
En attendant, d’autres victimes pourraient se faire connaître auprès du groupe AESTAV- Victimes de N.V. «Il avait au moins deux chouchous par classe», lance Arnaud. Multiplié par le nombre de classes et d’années en poste, le nombre de victimes potentielles est vertigineux. D’autant que des témoignages commencent à émerger sur la période précédente, quand le professeur exerçait sur un autre site de «Saint-Thom», à Saint-Genis. «Même méthode à la fin des années 70 », écrit un ex-thomiste sur le groupe des anciens. Il évoque une pétition de parents et d’élèves puis un départ du professeur. L’école dit ne pas avoir de trace de cette exfiltration.

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