Fronde des enseignants contre la dérive du collège Sacré Coeur, sous contrat privé de Versailles : «On est passé d’un établissement tolérant à l’intégrisme catholique»
Au
Sacré-Cœur, collège privé sous contrat, de nombreux professeurs
dénoncent les orientations décidées par le chef d’établissement, et
l’autoritarisme avec lequel il les impose. Au point de s’être pourvus en
justice. Communiqué du 8 avril 2025
Messes obligatoires, interdiction formelle d’évoquer certains sujets de société en classe, hurlements dans le bureau du directeur, et crises de larmes dans la salle des professeurs. C’est depuis deux années la vie des enseignants d’un collège privé de Versailles. Chaque jour, 970 collégiens franchissent les portes du Sacré-Cœur, à deux rues de la cathédrale de la préfecture des Yvelines, et non loin de l’illustre château érigé du temps de Louis XIV. Bénéficiant jusque-là d’une image de petit établissement familial d’ouverture et de tolérance, le collège a changé de réputation. Des profs le décrivent aujourd’hui comme «se rapprochant d’une forme d’intégrisme catholique ». Le coupable, selon eux, de cette ambiance pesante ? Le chef d’établissement, en poste depuis la rentrée de septembre 2022.
A l’époque, ses premiers faits d’armes étonnent, sans inquiéter. L’ancienne administration est presque intégralement remplacée par des agents plus jeunes et moins expérimentés. Les «responsables de niveaux» sont renommés «préfets». Et tandis que le chef de chœur qui intervient au collège est visé par une plainte d’élève pour abus sexuels, les trois autres responsables du chœur sont soudainement remerciés, bien qu’ils ne soient pas incriminés.
C’est à l’hiver 2023 que les relations entre direction et professeurs commencent réellement à se tendre. Au Sacré-Cœur, établissement privé sous contrat avec l’État, des messes obligatoires viennent d’être instaurées. Quand bien même une part non négligeable de collégiens sont de confession musulmane, juive, ou non croyants. Courant mars, lors d’une réunion du comité social et économique (CSE), des élus questionnent ces temps de culte imposés aux élèves. Eux ne les cautionnent pas. La loi non plus : le code de l’éducation impose un «respect total de la liberté de conscience» dans l’établissement. Ce désaveu des décisions du chef d’établissement le plonge dans une colère noire. Au cours de cette réunion, des personnels le voient pour la première fois s’emporter, hausser le ton, faire pression, d’après les témoignages recueillis par CheckNews. «C’est à partir de ce jour que la situation a dégénéré», retrace une enseignante.
Depuis, les tensions ont pris une ampleur telle que les professeurs se tournent désormais vers la justice. Une procédure est instruite par le tribunal administratif de Versailles, qui vise à forcer les autorités académiques à mener une enquête le plus vite possible, et à faire cesser les agissements et maltraitances auxquels le chef d’établissement est accusé de s’adonner.
«Tu rentres tout de suite»
Deux recours distincts ont été formés, la bataille s’opérant sur deux fronts. Le premier, source initiale de la discorde, tient au renforcement de l’identité catholique du collège, qui contreviendrait au contrat le liant à l’Etat. «Il ressort des pièces du dossier que la liberté de conscience des élèves du collège Sacré-Cœur n’est pas garantie et que les enseignements ne sont pas délivrés conformément au principe de laïcité», notent Mes Marion Ogier et Lionel Crusoé dans la requête. Les avocats agissent pour le compte de la branche versaillaise de la FEP-CFDT, premier syndicat dans l’enseignement privé.
Point d’achoppement principal : les messes auxquels tous les élèves, indépendamment de leur confession, sont tenus d’assister. Ainsi en est-il des messes de rentrée organisées dans la cathédrale toute proche de l’établissement. Deux messes du type se sont déroulées en septembre 2023 puis en septembre 2024, d’après des documents destinés aux parents d’élèves, et consultés par CheckNews. «Messe de rentrée pour tous les élèves […] à la Cathédrale», lit-on sur la brochure «rentrée scolaire 2024-2025». Autre temps fort «obligatoire pour tous les élèves de 6e» : une «marche pastorale […] jusqu’à la cathédrale de Versailles où nous serons accueillis pour une célébration» . Quant aux élèves de 5e, ils sont partis à Rome en janvier pour un voyage scolaire baptisé «pèlerinage», au cours duquel deux messes leur ont été imposées.
D’après les témoignages d’enseignants, «la moindre sortie scolaire se clôt en fait par une messe». Comme lors des excursions, organisées à chaque fin d’année, sur les plages du débarquement en Normandie. Une professeure se souvient qu’à cette occasion, elle a «vu un élève expliquer [au chef d’établissement] qu’il ne souhaitait pas aller à la messe». Réponse du directeur, sur le parvis de l’église : «Tu rentres tout de suite.» Quant aux prières collectives qui ont précédé les hommages à Samuel Paty et Dominique Bernard ? C’est lui, aussi, qui les a ordonnées.
Selon ces mêmes enseignants, le chef d’établissement revendique cette fermeté auprès des élèves réticents, avec des formules telles que «ça ne les tue pas», ou «assister n’est pas participer». Toutes ces pratiques, pourtant, vont à l’encontre, non seulement du code de l’éducation, mais encore des principes fixés par le Secrétariat général de l’enseignement catholique : «Il n’est pas possible d’obliger un élève ou un personnel […] à participer à une pratique cultuelle (célébration eucharistique, liturgie de la parole, temps de prière).»
«Ma fille trouve que c’était mieux avant»
«Lorsqu’on a inscrit nos enfants, on avait bien précisé que notre famille pratiquait une autre religion, et on nous avait assuré que ce ne serait jamais un problème, se souvient une mère jointe par CheckNews. Mais l’année suivante, on a appris que la messe devenait obligatoire. Nous, on ne veut pas que nos enfants se voient imposer de pratiquer le catholicisme.»
Entre les murs du collège, les élèves reçoivent également un cours hebdomadaire de «pastorale», une branche de la théologie chrétienne. Ce qui, dans l’enseignement privé sous contrat, est censé être un cours de culture des religions (donc de toutes les religions), est devenu une case dédiée exclusivement à l’instruction catholique. Dans les cahiers des élèves, les pages alternent entre extraits de la Bible ou des évangiles, et éloges de la morale catholique. Avec des tournures parfois implicitement homophobes : «L’homme est créé dans l’altérité homme-femme […] L’altérité est donc indispensable à la transmission de la vie.»
Les papiers distribués aux familles énoncent clairement : «L’annonce explicite de l’Evangile est portée […] pendant l’heure de pastorale intégrée dans l’emploi du temps.» Une nouvelle entorse à la loi, qui dispose : «L’instruction religieuse peut être dispensée soit aux heures non occupées par l’emploi du temps des classes, soit à la première ou à la dernière heure de l’emploi du temps de la matinée ou de l’après-midi.»
«Ma fille sait qu’elle est obligée d’aller au cours de pastorale, mais ça lui pèse», confie à CheckNews la mère d’une élève de troisième, baptisée et ayant effectué toute sa scolarité dans le privé catholique. De la même manière, «pendant les messes obligatoires, elle se sent obligée de suivre, alors qu’elle n’en a pas envie». De fait, «les élèves qui ne participaient pas se sont déjà pris des réflexions», a appris cette maman. Au global, «ma fille dit qu’elle trouve que c’est trop, que c’était mieux avant [l’arrivée du chef d’établissement], qu’elle se sentait plus libre».
«Tee-shirts de la Manif pour tous»
Outre la place qu’occupe la foi chrétienne dans les enseignements, la requête évoque des ingérences fréquentes dans le travail des professeurs et des atteintes à leur liberté pédagogique. Ce «afin que les élèves ne soient pas amenés à étudier ni même à comprendre certaines notions à caractère sociétal, remettant en cause certains standards conservateurs ou liées à la prévention de violences sexuelles».
Selon les personnels rencontrés , a notamment été exigé le retrait d’une affiche «halte à l’homophobie», confectionnée par les élèves lors d’une sensibilisation à toutes les formes de discriminations, et exposée dans une salle de classe. Pour les cours d’anglais, il aurait été demandé d’écarter un manuel où sont décrits les différents schémas familiaux (dont l’homoparentalité et la monoparentalité). En français, plus question d’étudier Pars vite et reviens tard de Fred Vargas, un viol étant évoqué dans le roman. En cours d’enseignement moral et civique, les profs seraient invités à ne plus aborder certaines notions, dont celles de «pédophilie» et d’«inceste».
En dérogeant aux programmes, le chef d’établissement cultive une forme «d’entre soi», estime une enseignante. Qui constate que cela encourage certains parents à afficher plus clairement leurs idées. «Avant les voyages scolaires, des parents demandent que leur enfant ne soit pas hébergé dans une famille homoparentale, illustre la professeure. Et je dois régulièrement demander à des élèves de remettre leurs pulls pour cacher leurs tee-shirts de la Manif pour tous.»
Interrogée au sujet des entorses à la liberté de conscience dénoncées par les professeurs, la présidente de l’association des parents d’élèves du collège indique qu’elle n’a «pas connaissance de préoccupations de cette nature», ni «aucune remontée de parents» sur des atteintes «au bien-être des enfants au sein de l’établissement».
La certitude, c’est que les nouvelles orientations que déplorent les enseignants semblent coller aux convictions du chef d’établissement. Les publications sur son compte Facebook parlent pour lui. Des contenus nostalgiques de la Manif pour tous, d’autres appelant à défiler contre la PMA pour toutes , ou bien un post invitant à participer à une formation pour «éduquer à la féminité et à la masculinité».
«Humiliations et attitudes discriminatoires»
Les pratiques du chef d’établissement doivent aussi être regardées à la lumière de son CV. Le responsable est passé par le très élitiste établissement parisien Saint-Jean-de-Passy, où il a officié en tant que directeur des études du collège. Et où il s’est formé auprès de François-Xavier Clément. Un chef d’établissement aux méthodes managériales tellement controversées qu’il avait été démis de ses fonctions en avril 2020 , puis visé par une enquête pour harcèlement moral – l’enquête a depuis été classée, le conflit entre l’établissement et son ancien directeur s’étant soldé par une transaction financière, qui annulait le contentieux aux prud’hommes.
«Notre directeur copie absolument tout de ce management qu’il a connu», juge une professeure du Sacré-Cœur. Avant de prendre la tête du collège versaillais, il avait lui aussi été évincé de Saint-Jean-de-Passy, puis reclassé à la Direction diocésaine des Yvelines, où il est resté deux ans comme secrétaire particulier du directeur diocésain.
A son tour, il se voit reprocher des faits de harcèlement. Dans l’autre requête soumise à la justice administrative, Mes Ogier et Crusoé développent : «De nombreux personnels au sein du collège Sacré-Cœur se plaignent d’une dégradation de leurs conditions de travail (marquée par des dénigrements, des humiliations et des attitudes discriminatoires) conduisant à une détérioration de leur état de santé (burn-out, dépression, état anxieux, troubles de tachycardie), si bien que l’existence de situations de harcèlement moral peut être caractérisée.»
Une observation partagée par un consultant auprès de l’enseignement privé, venu dans l’établissement à la demande d’une professeure. Si, lors de sa visite, il n’a rencontré que quatre enseignants – ceux désignés par le directeur –, trente personnels l’ont par la suite appelé – et continuent parfois de l’appeler – pour se confier à lui. Dans un rapport rendu en fin d’année 2024, il alerte : «Nombre d’entre eux m’ont décrit des états d’inquiétude, de l’épuisement, une sidération anxieuse, des cauchemars, des états d’irritabilité, des chocs émotionnels, des troubles dépressifs, des idéations suicidaires…»
«Les demandes de mutation ont été nombreuses»
«On est beaucoup à ne pas dormir, à être sous médocs, complète une professeure qui témoigne auprès de CheckNews. J’ai personnellement perdu 15 kg. Quand j’ai rendez-vous avec [le directeur], je dis à sa secrétaire de direction : “Laisse ta porte ouverte, je ne veux pas être seule avec lui, j’ai peur” . Parce qu’il est capable de nous hurler dessus, y compris devant des élèves.»
Les témoignages font aussi apparaître les représailles auxquelles s’exposent les agents qui désapprouveraient les choix ou méthodes de la direction. «Tout collègue s’étant opposé à un membre de la direction […] fait l’objet de ce que je qualifie d’actes de vengeance au travers d’attaques verbales ou de pressions psychologiques», résume un professeur. Pour les contestataires, plus d’heures supplémentaires, plus de postes de professeur principal, plus de projets extrascolaires, plus de classes de quatrième et troisième…
Les arrêts de travail se multiplient. Certains professeurs ont déposé des mains courantes. Mais plus problématique encore, une part non négligeable du corps enseignant fuit le collège. Ce sont 18 titulaires qui ont demandé leur mutation à la rentrée 2025, pour un total de 70 enseignants. En juillet 2024, le rectorat de Versailles écrivait déjà : «Les demandes de mutation ont été nombreuses. 26 agents dont 14 titulaires participent au mouvement, le chiffre le plus élevé du département des Yvelines». Neuf enseignants du Sacré-Cœur venaient alors d’être reçus au rectorat, afin de faire part de leurs difficultés à la cheffe de division des établissements privés.
Les personnels du collège ont tenté par tous les moyens de débloquer la situation. En interne d’abord, via leurs élus. Mais le chef d’établissement a verrouillé tout dialogue social, notamment en décidant seul des ordres du jour pour les réunions du CSE. Les délégués syndicaux ont donc appelé à la rescousse Olivier Dhenry, en juin 2023. Les mois suivants, «on a frappé à toutes les portes», soupire le secrétaire général de la FEP-CFDT au sein de l’académie de Versailles. A la porte de l’inspecteur du travail, compétent sur le volet CSE. A celle aussi de la Direction diocésaine de l’enseignement catholique des Yvelines, la «tutelle» du Sacré-Cœur. Et bien sûr à la porte du rectorat, garant de la santé et la sécurité des profs des établissements privés sous contrat, placés sous son autorité puisque recrutés et rémunérés par l’État.
«Enquête avant la fin de l’année scolaire»
Côté rectorat, il y a les rendez-vous avec le psychologue du travail et la médecine du travail, qui ne donnent rien. Il y a aussi les signalements par courrier et par mail qui s’enchaînent depuis mars 2024, signés d’Olivier Dhenry ou des professeurs eux-mêmes, auxquels les seules réponses apportées sont des accusés de réception. Finalement, le 22 janvier, leur parvient un mail de la cheffe de division. Deux petites phrases qui leur font l’effet d’un coup de massue : «Le rectorat n’a pas diligenté d’enquête administrative au collège du Sacré-Cœur. Cela fait partie des pistes qui sont à l’étude, mais aucune décision en ce sens n’a été prise à ce jour.»
Face à cette apparente inaction, «on s’est dit qu’on allait agir en justice», retrace Olivier Dhenry. Le 19 février, les deux requêtes détaillées dans cet article ont ainsi été déposées au tribunal administratif de Versailles.
Ce passage par la case justice a-t-il mis un coup d’accélérateur aux procédures académiques ? Force est en tout cas de constater qu’en réponse à la convocation du tribunal, le rectorat a produit une lettre datée du 24 mars, destinée à la doyenne des inspecteurs d’académie, où lui est demandée la «mise en œuvre d’une enquête administrative au sein du collège privé du Sacré-Cœur». Le timing interroge. Mais auprès de CheckNews,le rectorat fait valoir que ses services avaient déjà «entamé un processus d’investigation» après la rencontre avec les personnels de juillet 2024.
A l’audience qui s’est tenue le 8 avril, la FEP-CFDT et ses avocats ont quand même réitéré leurs demandes visant à ce que l’enquête soit diligentée dans les meilleurs délais, et que le chef d’établissement soit suspendu le temps des investigations. Egalement interrogé, ce dernier se contente d’indiquer qu’il tient «à la disposition des services du rectorat l’ensemble des éléments qui permettront de rendre compte de la réalité de la situation», reste «néanmoins très attentif à chacun des personnels», et attend les résultats de l’enquête dont il veut se servir pour «retrouver une situation apaisée».
Pour l’heure, les professeurs n’ont pas vu l’ombre d’un inspecteur dans les couloirs du Sacré-Cœur. Le rectorat s’engage à ce que l’enquête «débute à la rentrée des vacances», autrement dit le 28 avril, et que ses conclusions soient «rendues avant la fin de l’année scolaire». Le tribunal administratif, quant à lui, doit rendre son ordonnance dans les prochains jours.

Commentaires
Je suis la maman d’un ancien élève de 4e qui a été renvoyé du collège du Sacré Cœur d’une façon brutale et sans aucune bienveillance par le Directeur de l’établissement . Mon enfant était pourtant scolarisé dans le Groupe scolaire depuis la maternelle. Ce renvoi a été effectif du jour au lendemain, à la suite d’un véritable « tribunal » à charge contre mon enfant, avec la participation passive et donc le consentement de l’équipe pédagogique à la solde de la Direction. Cette expérience a été un véritable traumatisme pour moi ainsi que pour mon enfant qui s’est vu rejeté tel un pestiféré, voir même un délinquant. Je ne souhaite à personne de vivre cette expérience. Ce Directeur ainsi que son équipe « pédagogique » ne semblent pas avoir la moindre notion de se que l’on entend par « éducation positive » et non « répressive ». Le mieux qu’il pourrait faire serait de changer de métier.
Mme TALLEU