Dans le Morbihan, un ancien instituteur accusé de pédocriminalité

Les accusations de « viols sur mineurs de moins de 15 ans » affluent à l’encontre d’un instituteur ayant enseigné pendant quatre décennies dans cinq écoles privées du département. Malgré le récent suicide de celui qui était aussi un élu local, le parquet de Lorient annonce la poursuite des investigations. 

Par  (Rennes, correspondant)    Article Le Monde

Publié 4.04.2025 à 12h30

Derrière son bureau, jeudi 27 mars, le directeur de l’enseignement catholique dans le Morbihan, Laurent de Beaucoudrey, oscille entre « colère », « dégoût »et « sidération ». Début mars, le parquet de Lorient lui a révélé l’existence d’une plainte conjointe de cinq femmes, âgées de 57 à 66 ans, dénonçant des faits de viols et d’attouchements sexuels alors qu’elles étaient élèves à l’école catholique d’Etel entre 1969 et 1972. Depuis, le directeur de ce réseau d’établissements privés qui scolarise presque la moitié des enfants du département dit « contribuer sans réserve » pour faire toute la lumière sur cette « scandaleuse »et « révoltante » affaire.

Laurent de Beaucoudrey a transmis à la justice toutes les archives concernant le mis en cause. Il s’agit de Jean-Paul G., instituteur de 1961 à 1998 dans des établissements à Etel, Auray, Pluneret, Plumergat et Grand-Champ, mais aussi directeur de certaines de ces écoles. L’enquête préliminaire pour « viols sur mineurs de moins de 15 ans » confiée à la brigade de gendarmerie d’Etel a recensé, à ce stade, 15 victimes présumées.

La liste devrait s’allonger, à en croire Laurent de Beaucoudrey. Mi-mars, l’enseignement catholique du Morbihan a ouvert une cellule d’écoute coordonnée par deux psychologues bénévoles. En quelques jours, la plateforme a reçu une dizaine de nouveaux témoignages. La ligne téléphonique mise en service par le diocèse dans le cadre de la Commission indépendante sur les abus sexuels dans l’Eglise n’avait pas autant sonné. « Cela démontre un besoin. Je veux aider à délivrer la parole. Le temps du silence est révolu », insiste Laurent de Beaucoudrey.

Voilà ce qu’il répète aux équipes pédagogiques et aux parents d’élèves lors de ses interventions organisées ces jours-ci dans les écoles concernées par l’enquête. Ancien professeur de philosophie, Laurent de Beaucoudrey poursuit : « Même si l’image de l’enseignement catholique doit être écornée, nous devons la vérité aux victimes. »

Plusieurs plaignantes ont constitué un collectif afin de convaincre d’autres victimes de porter plainte. Contactées par Le Monde,ces femmes souhaitent rester discrètes et « laisser la justice faire son travail ». Elles ont confiance dans l’action du parquet de Lorient, dont le procureur représente actuellement le ministère public devant la cour criminelle du Morbihan qui juge Joël Le Scouarnec, ce chirurgien accusé de viols et d’attouchements sexuels sur 299 victimes âgées en moyenne de 11 ans au moment des faits.

Dans leur unique prise de parole, dans les pages d’ Ouest-Francele 14 mars, les plaignantes accusaient Jean-Paul G. de fellations, de mains dans la culotte, de pénétrations digitales… L’une d’elles expliquait : « Les faits étaient commis dans la classe. Il pouvait nous demander de revenir sur le temps de la récréation pour corriger une dictée ou essuyer le tableau. Il pouvait nous faire revenir le samedi pour travailler une poésie. C’était une façon d’isoler l’élève. Nous étions des petites filles de 10 ans. »

Des « bruits » circulaient

Désormais prêtes à témoigner, ces femmes ne seront cependant jamais confrontées à Jean-Paul G. Jeudi 6 mars, le corps de cet homme de 82 ans et celui de son épouse ont été découverts gisant dans une rivière bordant Sainte-Anne-d’Auray, commune de 2 800 habitants connue pour être la capitale spirituelle bretonne, où vivait le couple. Dans leur maison située au cœur d’un petit lotissement des années 1970, les gendarmes auraient découvert une lettre confirmant la thèse du suicide.

Le dimanche précédent, les forces de l’ordre étaient intervenues au domicile de Jean-Paul G. pour lui annoncer sa convocation en gendarmerie. Les pompiers s’étaient aussi déplacés pour prendre en charge sa femme, alors sous le choc. « Lui n’avait pas l’air déstabilisé. Il m’a dit que les gendarmes étaient là pour des histoires de violences à l’école sans préciser la nature de celles-ci », se souvient Henri Macé, voisin et ancien maire de la commune (1984-2008). L’ex-édile souffle : « Depuis, j’ai appris ce qu’on lui reproche. On se connaissait depuis quarante ans. Je ne me suis jamais douté de quoi que ce soit… »

Les deux hommes siégeaient ensemble au conseil municipal de Sainte-Anne-d’Auray. Tantôt responsable des affaires scolaires, tantôt chargé des finances et du tourisme, l’ancien instituteur avait reçu, en 2005, la médaille d’honneur communale pour son engagement au service de la cité. Son visage rond barré d’une paire de lunettes figurait aussi régulièrement dans la presse locale pour son investissement associatif. Père de famille, Jean-Paul G. avait, un temps, orchestré les animations d’associations de parents d’élèves et avait siégé au conseil d’administration du club sportif de Pluneret. Plus récemment, il était impliqué dans l’association d’animation touristique de Sainte-Anne-d’Auray. Roland Gastine, maire (sans étiquette) de la commune, se souvient d’un « M. Tout-le-Monde ».

Dans le voisinage de Jean-Paul G., plusieurs riverains nuancent et exhument les « bruits » qui circulaient au sujet de l’ancien instituteur. Certains évoquent des appels anonymes dans les années 2010 pour mettre en garde les parents du lotissement. Beaucoup se rappellent des tags sur la façade du pavillon au jardin parfaitement entretenu. Qui savait quoi ? Les plaignantes espèrent que l’enquête permettra de répondre à cette question. Le parquet de Lorient a annoncé la poursuite des investigations malgré la mort de Jean-Paul G. et le risque de prescription de certains faits. Eric Pouder, vice-procureur de Lorient, annonce : « Si des infractions connexes impliquant d’autres personnes que le mis en cause principal devaient être découvertes, des poursuites ne seraient pas à exclure. »

 

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