Anonymiser ou pas : comment l’extrême droite a instrumentalisé une vraie question déontologique

 19.04.2025 Lettre enquête Mediapart

Par Michaël Hajdenberg, coresponsable du pôle Enquête.
enquete@mediapart.fr
Quand elle a reçu le message transmis par notre service abonné·es, Marie Turcan a tout de suite mesuré l’intérêt du sujet : un professeur racontait comment une collègue d’un collège privé sous contrat tenait des propos islamophobes sur X (ex-Twitter). « En parcourant le compte, je vois qu’il s’agit d’une influenceuse de la fachosphère. Une femme très suivie, dont les écrits sont souvent lus par 500 000 ou 600 000 personnes. »

Mais ce qui intéresse encore plus la journaliste dans le message d’alerte est ailleurs : le directeur de l’établissement a connaissance de ce compte, certifie la personne qui nous écrit, et il n’a rien fait. Bien que les propos semblent devoir tomber sous le coup de la loi. Et en dépit du devoir de réserve qui incombe aux professeur·es, qui, dans cet établissement privé sous contrat, travaillent sous la double tutelle du diocèse et du rectorat, avec des financements publics.

Tout de suite, Marie Turcan est surprise : sur les réseaux sociaux, la professeure utilise son vrai prénom et sa vraie photo, à peine filtrée.

Elle est extrêmement reconnaissable. La journaliste mène l’enquête, contacte des personnes qui travaillent ou ont travaillé avec elle, consulte l’historique du compte, constate une virulence de plus en plus forte, appelle le directeur de l’établissement, qui confesse avoir été alerté mais n’avoir procédé à aucun signalement jusque-là.

En dépit de multiples sollicitations, par mail ou via les réseaux sociaux, la professeure, elle, ne répond pas. Tant pis : Marie Turcan s’apprête à rédiger son article.

Se pose alors la problématique de l’anonymisation. Faut-il donner le nom de la personne mise en cause ? Qu’est-ce que cela apporte à ceux et celles qui nous lisent ? Quand il s’agit d’un article sur une personnalité publique, la question ne se pose pas. Quid d’une « simple » professeure de lycée ?

« Au début, en rédigeant, j’écris son prénom et la première lettre de son nom de famille, relate la journaliste. Et puis finalement, je me dis que cette première lettre n’apporte rien. En revanche, le prénom, c’est différent, puisque le fait qu’elle l’utilise sur les réseaux sociaux fait partie du sujet. » En effet, pour montrer qu’elle était identifiable depuis des années et que l’administration détournait le regard, il faut bien expliciter pourquoi elle était si reconnaissable. « Des élèves l’avaient d’ailleurs identifiée, explique Marie Turcan. Elle n’est pas une personnalité publique, mais elle a un alter ego public. Elle cherche la reconnaissance, la notoriété. Son compte sur X est certifié : c’est donc qu’elle paye pour être plus explosée, plus lue. Elle cherche la notoriété, sans se cacher. »

Pour la journaliste, « en temps normal, quand on écrit, on essaie de donner le maximum d’informations ». Les détails permettent de comprendre, de contextualiser, « de donner aussi plus de plaisir à la lecture ». Souvent, c’est « le niveau de responsabilité qui va déterminer le niveau d’anonymat ».

Avec la responsable du pôle société Mathilde Goanec, Marie Turcan s’interroge. « On réfléchit toujours aux conséquences possibles d’un article. » Jusqu’où faut-il anonymiser pour éviter le moindre risque ? À quel point faut-il se censurer, ne pas donner toutes les informations ? Lesquelles sont nécessaires, lesquelles sont dispensables ?

De toute façon, ceux et celles qui voudront remonter la piste pour identifier la professeure et l’établissement pourront le faire sans problème en retapant dans un moteur de recherche les mots écrits par celle-ci. « Car on est bien obligés de rapporter les propos, sinon il n’y a pas plus d’article ! », commente la journaliste. Reste à savoir jusqu’à quel point un média doit faciliter ce travail de recherche, voire le rendre inutile en publiant lui-même tous les éléments.

Pour la journaliste, le directeur, qui est au cœur du sujet, ne peut pas être anonyme. Il ne l’a d’ailleurs pas demandé. C’est sa responsabilité qui est avant tout interrogée. Son nom figurera dans l’article, tout comme celui de l’établissement. « Car pour moi, un des sujets majeurs de l’article, en creux, c’est de constater que des établissements musulmans ont pu être fermés pour des paroles de professeurs contraires aux valeurs de la République en dehors du cadre scolaire, mais que là, au sein d’un établissement catholique, pour des écrits beaucoup plus nombreux et beaucoup plus consultés, il ne se passe rien. »

Au moment de la publication, tout a donc été bien pesé, réfléchi : Marie Turcan est sereine. Et d’ailleurs, il ne se passe d’abord rien. Jusqu’à ce que l’article soit diffusé sur X. Et là, c’est le début de la marée. « Sans l’existence de X, ça n’aurait sûrement pas été pareil du tout », commente-t-elle. L’extrême droite se saisit du sujet, au motif que la journaliste jetterait en pâture une professeure, lui collerait une cible dans le dos. Sans mentionner pour autant aucune menace, ni réelle ni concrète.

Des menaces et des insultes, c’est Marie Turcan qui va en recevoir. Énormément. « Mon nom, ma photo, mon mail sont alors divulgués sur les réseaux sociaux. Je reçois des menaces de mort. Je suis l’objet d’énormément d’insultes lesbophobes. »

Toute la galaxie Bolloré se met en branle. Et donne, paradoxalement, mille fois plus d’écho à cette professeure que s’il n’y avait eu que l’article de Mediapart. Pendant une semaine, le Journal du dimanche, Europe 1 et bien d’autres vont cibler la journaliste en sortant l’artillerie lourde : Mediapart serait un organe militant, un bulldozer idéologique qui n’hésiterait pas à mettre en danger des gens.

Difficile de rester indifférente. « Il y a la violence des attaques, personnelles, dégoûtantes, liées à mon orientation sexuelle. Dans mon quotidien, je ne mesure pas un tel niveau de lesbophobie. Ça fait remonter plein de choses et c’est ce qui m’a certainement le plus touchée. Et puis, je ne suis pas depuis très longtemps à Mediapart, je ne mesurais pas forcément non plus ce que ce média génère. »

Marie Turcan n’évacue pas le fond pour autant : « Même si ce sont des trolls d’extrême droite, c’est sain de se questionner : mieux vaut trop s’inquiéter que pas assez. Dès qu’on évoque les questions d’islamophobie et d’Éducation nationale, on fait très attention : surgit le spectre de Samuel Paty », ce professeur assassiné en 2020 quelques jours après avoir montré des caricatures de Mahomet à ses élèves.

« Est-ce que j’aurais pu faire différemment ? Me passer de certains détails, par exemple ne pas mentionner la matière enseignée par cette professeure ? Ce n’était peut-être pas nécessaire après tout, et on donne ainsi une arme à ceux qui veulent s’en prendre à nous. »

Hormis ce détail – qui n’aurait probablement rien changé au déferlement de haine –, Marie Turcan estime que si c’était à refaire, elle referait les mêmes arbitrages. « On ne peut pas s’autocensurer et se laisser paralyser. On n’a pas divulgué son adresse, on n’est pas allé fouiller des messages privés qu’elle aurait envoyés à sa famille, on n’a même pas donné son nom de famille. On a simplement fait état des messages publics adressés à des centaines de milliers de personnes par une influenceuse et du laisser-faire des autorités compétentes. » À l’évidence, c’est ce sujet-là qui aurait dû faire débat.


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