Affaire de Bétharram : victime de violences, la fille de François Bayrou témoigne dans un livre dénonçant la mécanique du « déni collectif »

 Alain Esquerre, porte-parole du collectif des victimes, évoque dans son ouvrage le climat de silence et d’impunité qui a régné des décennies face aux sévices perpétrés dans l’établissement catholique.

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 Publié le 23 avril 2025 à 20h37 Article Le Monde

« Bonjour Alain. Je m’appelle Hélène. Je suis la fille de François Bayrou. » Lorsque Alain Esquerre reçoit l’appel inopiné de l’aînée du premier ministre, le 21 février, il compile depuis déjà plus d’un an les témoignages de violences physiques, agressions sexuelles et viols subis par d’anciens élèves, comme lui, de Notre-Dame de Bétharram.

Un scandale devenu une affaire Bayrou quelques jours plus tôt, le 11 février, après que le chef du gouvernement, interpellé sur son inaction à l’Assemblée nationale, a nié en bloc avoir eu connaissance des faits reprochés à l’établissement situé dans les Pyrénées-Atlantiques – dans lequel trois de ses enfants ont été scolarisés – en dépit de multiples éléments attestant du contraire, révélés dans la presse.

Le témoignage d’Hélène Perlant – elle a pris le nom de sa mère –, dévoilé mardi dans un entretien à Paris Match et détaillé dans un chapitre de l’ouvrage d’Alain Esquerre paru jeudi 24 avril, Le Silence de Bétharram (Michel Lafon, 256 pages, 18,95 euros), montre que le climat de violence qui régnait à Bétharram n’a pas épargné l’aînée des enfants Bayrou lorsqu’elle fréquentait l’institution dans les années 1980.

Rouée de coups de poing et de pied

Elle y révèle avoir été rouée de coups de poing et de pied à l’âge de 14 ans par un prêtre de la congrégation lors d’une colonie de vacances, à tel point qu’elle s’urine dessus et passe la nuit dans son duvet humide – dans un communiqué, la congrégation des pères de Bétharram a cependant fait savoir, jeudi, que le religieux mis en cause n’était pas un de ses membres. Scolarisée à Notre-Dame-de-Bétharram en 1re et en terminale, elle raconte également avoir été témoin, en 1987, de violents coups portés à un camarade dans une salle d’études. Ce dernier a porté plainte contre François Bayrou pour non-dénonciation de crimes et délits le jour où Hélène Perlant a pris contact avec Alain Esquerre.

Son récit resserre l’étau autour du premier ministre, que l’affaire touche désormais autant personnellement que politiquement. A Alain Esquerre comme à Paris Match, Hélène Perlant assure néanmoins n’avoir jamais rien dit à personne, pas même à son père, qu’elle dédouane de tout mensonge. « En tant que père de famille, ça me poignarde le cœur, a réagi François Bayrou mercredi 23 avril, assurant découvrir l’histoire de sa fille. Qu’on ne l’ait pas su et que des dérives de cet ordre aient eu lieu, pour moi, c’est presque insupportable. »

La femme de 53 ans a d’emblée prévenu Alain Esquerre : « Elle n’est pas là pour parler du “scandale Bayrou” », mais de l’affaire de Bétharram. « C’est une chambre d’interrogation du déni de tous et toutes. Du déni, pas du mensonge ! », déclare-t-elle au porte-parole des victimes. Par là, Hélène Perlant s’inscrit dans l’ambition de l’ouvrage du porte-parole des victimes, qui, en relatant son « combat » depuis 2023 pour libérer la parole et en détaillant les récits des sévices subis par plusieurs anciens élèves, tente de dresser une « sociologie » des violences, et de comprendre l’omerta qui a réduit au silence des centaines d’enfants et de familles durant des décennies.

« Le silence de Bétharram est celui de toute une nation »

« Intuitivement, ils ont trouvé le paradoxe le plus pervers : plus il y a de témoins, moins ça parle », analyse Hélène Perlant dans ses échanges avec Alain Esquerre, à qui elle raconte son propre refoulement autant que le mutisme des nombreux témoins de son agression. « [Leurs regards] sont épinglés au mur comme des papillons morts, dit-elle dans Le Silence de Bétharram. Ils sont sidérés. Ils ne t’offrent pas la moindre possibilité de dire qu’ils ont vu quelque chose ni d’en reparler. »

Au-delà de cet exemple, Alain Esquerre décortique l’aveuglement des adultes face à ce qui est pourtant sous leurs yeux et la « logique des enfants », incapables de s’insurger faute « d’être certains d’avoir raison » face à des adultes pour qui tout semble normal. « Le crime pédophile est un crime parfait », résume-t-il, estimant que « Bétharram avait installé un climat propice à la perpétuation de ces agressions à l’infini ».

L’ouvrage vise surtout à « susciter une réflexion sur le sens du déni collectif dont a souffert la société béarnaise ». Alain Esquerre est formel : « Tout le monde savait » la violence qui structurait Bétharram, écrit-il, « les notables du coin, les prolétaires, les politiques », François Bayrou comme les autres. « Il n’a pas voulu voir ? Ou a vu et n’a rien dit ? Quelle importance !, s’agace l’ancien pensionnaire de Bétharram dans son ouvrage. Nos parents aussi nous ont laissés pourrir dans ce collège des années durant, sans vouloir voir les marques évidentes de notre malheur. » L’enjeu, pour lui, dépasse le seul premier ministre, bien qu’il juge ses dénégations actuelles et son attitude « intenables » : « Le silence de Bétharram est celui de toute une nation. »

Une convocation le 14 mai

Le livre d’Alain Esquerre comme le témoignage d’Hélène Perlant replacent François Bayrou dans son simple statut de parent d’élèves de Notre-Dame-de-Bétharram – « un quidam quelconque comme je suis une victime quelconque », a déclaré sa fille à Paris Match. Mais l’actuel maire de Pau, élu local depuis quarante ans et ministre de l’éducation nationale de 1993 à 1997, période à laquelle éclate une première affaire de violences à Bétharram, n’en reste pas moins fragilisé politiquement.

Car c’est bien en tant que responsable politique qu’il est convoqué le 14 mai devant la commission d’enquête parlementaire créée dans le sillage de l’affaire. Le 10 avril, l’ancien juge d’instruction, qui a enquêté entre 1998 et 2000 sur la première affaire de viol ayant visé un prêtre directeur de l’établissement, Pierre Silviet-Carricart, a ainsi affirmé aux députés de la commission que François Bayrou s’était rendu à son domicile pour « discuter » de l’affaire, tandis qu’un ancien gendarme déclarait que le premier ministre était alors « intervenu ». Le chef du gouvernement, qui a toujours démenti, aura alors à répondre sous serment aux témoignages qui l’accusent d’avoir su la gravité des faits dénoncés à Bétharram dans les années 1990 et de les avoir laissés perdurer.

 

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