À l’école des sévices : ce système que met au jour le « #MeToo de l’enseignement catholique
Partout en France, depuis la « déflagration » du scandale Bétharram, des collectifs de victimes se multiplient pour dénoncer les violences physiques et sexuelles commises contre des mineurs dans des établissements privés. Cette avalanche de témoignages révèle une défaillance « systémique » de l’enseignement catholique face à des abus massifs et longtemps minorés.
Publié le 2 avril 2025 L'article L'Humanité
Pour évoquer les effets du scandale de Notre-Dame de Bétharram sur la libération de la parole des victimes, c’est la métaphore marine qui est le plus souvent utilisée. « Tsunami », « raz de marée », « déferlante »… Voilà comment les acteurs de ce « #MeToo de l’enseignement catholique » décrivent eux-mêmes l’accumulation des témoignages dénonçant des faits de violences commises dans ces institutions privées, bien souvent depuis des décennies.
Avec la forte médiatisation de cette affaire, à partir du mois de février, suite aux révélations de Mediapart sur le rôle de François Bayrou, pas une semaine sans que ne se crée un nouveau collectif de victimes, pointant les mêmes abus répétés, dans d’autres établissements : Notre-Dame du Sacré-Cœur, dit « Cendrillon », à Dax (Landes), Notre-Dame de Garaison à Monléon-Magnoac (Hautes-Pyrénées), collège Saint-Pierre du Relecq-Kerhuon (Finistère), institution Saint-Dominique de Neuilly-sur-Seine (Hauts-de-Seine)…
« Comprendre comment tant de crimes ont pu être commis à Bétharram »
Organisées autour de simples pages Facebook et autres fils WhatsApp, ces nouveaux collectifs en côtoient de plus anciens, comme l'association des Filles du Bon Pasteur, à Angers, ou les victimes du Village d'enfants de Riaumont, à Liévin dans le Pas-de-Calais (lire ci-après). Des histoires déjà mises sur la place publique mais qui n'avaient pas bénéficié, jusqu'ici, d'un écho national, ni de l'attention des responsables politiques.
C'est désormais chose faite, grâce au lancement, mi-mars, de la commission d'enquête parlementaire sur « les modalités du contrôle par l'État et de la prévention des violences dans les établissements scolaires », privés et publics, voulue par le député (FI) Paul Vannier, et présidée par la socialiste Fatiha Keloua Hachi. Le but de cette instance ? « Essayer de comprendre comment tant de crimes, pendant autant d'années, ont pu être commis à Bétharram sans que l'État ne les détecte, explique le parlementaire. Une question qui se pose aujourd'hui à tous les établissements du pays, avec l'objectif d'éviter d'autres Bétharram. »
La responsabilité du monde catholique minimisée
Même si la commission a décidé, après d'âpres débats, d'élargir le champ de son enquête à tous les établissements de France, public compris, l'enseignement privé catholique se trouve clairement sur le gril, les témoignages de violences provenant dans leur immense majorité de cet univers qui scolarise 2 059 650 élèves dans 7 190 écoles, collèges et lycées.
Ces récits « révèlent des actes de violence inqualifiables et des abus sexuels allant jusqu'au viol », a reconnu Philippe Delorme, le secrétaire général de l'enseignement catholique, le 15 mars dernier, promettant que le temps où l'on « cherchait à défendre l'institution plutôt que la personne (était) révolu ». Une promesse déjà entendue après la publication des conclusions de la commission indépendante sur les abus sexuels dans l'Église (Ciase), fin 2021, mais qui tarde à se concrétiser.
Le 20 février, le même Philippe Delorme tentait déjà de minimiser la responsabilité du monde catholique. « Toute la société est responsable, plaidait-il sur RMC, il n'y a pas que l'école, et pas que l'école catholique. » De même, au lendemain de la présentation, le 17 mars, du plan ministériel contre « les violences physiques, morales et sexuelles à l'école », qui réclamait au privé « des remontées d'information systématiques » pour les faits de violence, le secrétaire général de l'enseignement catholique avait recadré la rue de Grenelle : « Nous n'avons pas attendu madame Borne pour mettre en place un certain nombre de dispositifs », assurait-il. Faux, a répondu la ministre, qui s'est dite « surprise » par les assertions de Philippe Delorme.
De la parole aux actes, un « temps de latence » très long
Difficile pourtant d'être surpris par les atermoiements de l'Église face aux accusations de violences sexuelles. Interrogé, le 20 mars dernier, par la commission d'enquête parlementaire, le président de la Ciase lui-même, le pourtant très mesuré Jean-Marc Sauvé, avait pointé les défaillances de l'institution et notamment la lenteur avec laquelle celle-ci avait appliqué la « tolérance zéro », promise en novembre 2020 par la conférence des évêques de France, face aux violences sexuelles.
« En 1998, le ministère de l'Éducation nationale avait aussi changé de doctrine, en décidant de poursuites systématiques en cas de violences sexuelles sur mineur. Mais il a fallu du temps pour passer de la parole aux actes... Avec l'Église, le temps de latence a été encore plus long. »
Pour Jean-Marc Sauvé, s'il y a eu une « défaillance générale de l'autorité dans toutes les structures d'accueil de mineurs », celle-ci a bien pris un « caractère systémique au sein de l'Église », car « l'institution n'a pas su voir ni entendre, n'a pas su capter les signaux faibles » et a bien souvent « choisi, après le déni, les mutations discrètes » des agresseurs.
Or, d'après les calculs de la Ciase, environ 30 % des abus commis dans l'Église l'ont été au sein des établissements catholiques, par des religieux et des laïcs. Résultat : le taux de prévalence des agressions sexuelles dans l'enseignement privé est nettement plus élevé que dans le public. La Ciase a ainsi estimé leur nombre à 108 000 entre 1950 et 2020. Quant au nombre de prêtres et de religieux agresseurs, il est évalué « entre 2 800 et 2 900 ».
« Chez les jésuites comme chez les frères des écoles chrétiennes, la question de l'obéissance des élèves était primordiale. »
Claude Lelièvre, historien de l'éducation
Mais comment expliquer la porosité manifeste de ces lieux aux phénomènes de violences physiques et sexuelles ? Si Jean-Marc Sauvé pointe « la proportion plus élevée d'internats, endroits propices aux abus, dans le privé », d'autres, comme l'historien de l'éducation Claude Lelièvre, avancent des explications plus profondes. « Chez les jésuites comme chez les frères des écoles chrétiennes, la question de l'obéissance des élèves était primordiale. Une obéissance qu'ils devaient à Dieu et à ses lieutenants sur terre », poursuit l'historien. « Pour l'obtenir, les punitions corporelles étaient considérées comme une prérogative intrinsèque des éducateurs, religieux ou laïcs, elles étaient revendiquées. Alors que dans le public, les châtiments corporels étaient en général utilisés par défaut, quand les enseignants étaient dépassés. »
Dit autrement, quand l'école républicaine se donnait pour but de former des « citoyens », le privé catholique, lui, ne s'interdisait pas quelques coups de triques, et parfois bien pire, pour maintenir dans le droit chemin ses « sujets », avec la bénédiction des familles.
Le discours autour d'une jeunesse à « redresser » n'a pas disparu
Professeur émérite en sciences de l'éducation à l'université Paris-Est-Créteil et spécialiste des violences scolaires, Éric Debarbieux souligne aussi combien la « fonction sociale » de l'enseignement catholique était souvent associée, dans de nombreux établissements comme Notre-Dame de Bétharram, au « redressement » des jeunes. « Tous les lieux n'ont pas connu le niveau de violence atteint à Bétharram, mais beaucoup partageaient cette vision archaïque de l'enfant, cette idée du « qui aime bien, châtie bien. » »
« Ce n'est pas un hasard si la férule et le fouet étaient si présents dans la pédagogie catholique. » Un discours, rappelle le chercheur, qui est loin d'avoir disparu, notamment dans la sphère politique. « Il suffit d'écouter Bruno Retailleau ou l'extrême droite, qui fustigent sans cesse ces « sauvageons » qu'il faut « redresser » par tous les moyens ; ou même Gabriel Attal qui voulait multiplier les internats pour « apprendre aux jeunes à respecter l'autorité ». Cette idée de l'enfance vue comme un danger reste très présente », regrette Éric Debarbieux.
D'où la crainte que de nouvelles violences soient passées sous silence aujourd'hui. Dans son plan dévoilé mi-mars, Élisabeth Borne a promis l'envoi de « questionnaires » dans les établissements privés et « soixante inspecteurs supplémentaires » pour y assurer des contrôles, inexistants jusque-là. « Au mieux, cela permettra une inspection tous les dix ans dans ces établissements », estime Claude Lelièvre, qui y voit « un progrès de principe, mais très modeste sur le plan opérationnel ».
« La question aujourd'hui, c'est de savoir combien il reste de Bétharram »
Violé par un prêtre à l'âge de 8 ans, le fondateur de l'association Mouv'Enfants Arnaud Gallais s'avoue lui aussi très sceptique sur la volonté de l'État, comme de l'Église, d'agir vraiment contre ces violences. « La question aujourd'hui, c'est de savoir combien il reste de Bétharram. La Ciase avait évalué à 330 000 le nombre de victimes de pédocriminalité dans l'Église. Mais son rapport n'a eu quasiment aucune suite. Quant aux faits dénoncés ces dernières semaines, ils sont presque tous prescrits... », regrette le militant, qui réclame l'imprescriptibilité, pénale et civile, des crimes sexuels sur mineurs.
À l'origine d'un groupe Facebook rassemblant les victimes de l'institution Saint-Dominique, à Neuilly-sur-Seine, Constance Bertrand avait interpellé vivement les députés, lors de son audition à l'Assemblée le 20 mars. « Des Bétharram, il y en a partout. Allez les voir dans vos circonscriptions. Aujourd'hui, nous avons une attention médiatique, mais demain, cela peut changer. Je vous en supplie, ne nous oubliez pas. »

Commentaires