Notre-Dame de Bétharram - Le silence gêné de la bourgeoisie

Le Monde Magazine - 22 mars 2025

“Cela correspondait aux bonnes valeurs
d’un entre-soi bourgeois : tu avais une maison,
deux voitures, tu allais à la messe et au ski
le week-end, et tu avais ton fils à Bétharram.”
Jean-Rémy Arruyer, un des anciens élèves à avoir porté plainte contre l’établissement

 AVANT MÊME DE s’as-
seoir à la terrasse ensoleillée d’un
café de Pau, offrant une vue superbe
sur toute la chaîne des Pyrénées,

Hélène s’excuse : son mari ne pourra
pas venir au rendez-vous, il est au
golf. Puis elle explique qu’elle aussi a
failli sécher cet entretien. Parler des
dernières révélations sur Notre-
Dame de Bétharram la met « très
mal à l’aise ». Elle a envoyé son fils
dans cet établissement catholique du
Béarn dans les années 1980. Cette
femme de 79 ans comprend la gra-
vité des accusations de violences
physiques et sexuelles portées par
d’anciens élèves, mais, selon elle, ce
sujet « pollue l’Aquitaine » désor-
mais, autant que ses dîners. « On ne
peut plus se retrouver entre amis
sans en parler, souffle-t-elle. C’est
le sujet du moment. J’espère que
cela va s’estomper. Il y a constam-
ment des blagues dessus, cela fait
du mal à notre région. » D’un air
désolé, elle montre un photomontage
envoyé sur son téléphone : François
Bayrou, premier ministre et maire de
Pau, y est caricaturé dans une barque
surnommée « Le bêta rame ». Pour
ne pas être mêlée à cette « polé-
mique », comme elle dit, Hélène
refuse de voir son nom figurer dans
l’article. Un nom à particule – « ce
qui a ses avantages et ses inconvé-
nients, souligne-t-elle, car les gens
vous cataloguent rapidement » –
légué par la famille aristocrate de son
mari en même temps qu’un château
proche de Pau.
La bourgeoisie du Sud-Ouest n’aime
guère s’épancher sur le dossier
Bétharram. Les langues se délient
péniblement pour évoquer ces plus
de 150 anciens élèves de Notre-
Dame de Bétharram qui ont dénoncé
des violences physiques, des agres-
sions sexuelles et des viols.
Jusque-là, l’établissement des
Pyrénées-Atlantiques était une insti-
tution intouchable, avec une réputa-
tion établie, autant pour son taux de
réussite au baccalauréat que pour sa
rigueur et sa capacité à « redresser »
les enfants jugés trop turbulents.
Beaucoup venaient de très bonnes
familles. De Pau à Bordeaux, en pas-
sant par le Pays basque, des notables
de toute la région y ont envoyé leurs
enfants, autant pour construire leurs
réseaux que pour les confronter à
une éducation à la dure.
Pourquoi ce choix de la part de
familles bourgeoises ? « Ça se fai-
sait », répondent-elles souvent.
Comme une évidence que l’on ne
questionne plus, dans une logique
de reproduction sociale. L’institution
a formé des garçons devenus avo-
cats, médecins, journalistes,
hommes politiques, directeurs de
banque… Avant d’y faire entrer son
fils au collège pour deux ans, Hélène
avait eu « de bons échos » de
Bétharram. Fille de notaire, elle-
même était passée par la case pen-
sion en région paloise et y avait été
très heureuse. Alors, en 1982, son
mari et elle choisissent cette option
pour leur fils qui, d’après eux, ne tra-
vaille pas assez à l’école. Ils étaient
conscients que ce ne serait pas un
établissement « de Bisounours »,
mais, de toute façon, précise Hélène,
ils n’ont pas élevé « une chochotte ».
« C’était un cadre que l’on cher-
chait, plus qu’autre chose, explique-
t-elle. Une éducation rigoureuse qui
soit bien posée. À la maison, il n’ar-
rivait pas à travailler. »
La stricte discipline est plutôt bien
vue par cette bourgeoisie d’obé-
dience catholique, inquiète de l’arri-
vée au pouvoir de la gauche de
François Mitterrand en 1981 et d’un
supposé laxisme dans l’éducation des
enfants. Le quotidien Sud-Ouest
offrait un aperçu de cette mentalité
dans un article du 13 avril 1996 :
« Bétharram, dans le Sud-Ouest
aquitain, est un symbole. L’un des
derniers bastions (d’aucuns affir-
ment le dernier) d’une éducation “à
la dure”, capable de tenir tête aux
coups de boutoir d’une société per-
missive triomphante depuis
mai 1968. » Hélène se souvient qu’un
jour son fils lui a raconté avoir été
puni et envoyé dehors en pleine nuit
dans le froid sur le perron du collège.
« Si tu n’avais pas fait une connerie,
tu serais resté dans le dortoir », lui
avait-elle alors répondu. Aujourd’hui,
elle ne sait pas si elle porterait plainte
pour cela. Elle n’exprime pas de
regrets d’avoir envoyé son fils à
Bétharram. « Il n’y a pas été mal-
heureux », affirme-t-elle.
Avec le recul, Jean-Rémy Arruyer,
cartographe, analyse les liens entre
l’institution catholique et le milieu
bourgeois comme « un jeu social ».
Ce sexagénaire a été pensionnaire à
Bétharram de 1973 à 1980, du CM2 à
la 1re, et fait partie de la centaine de
plaignants. Il y a subi des agressions
sexuelles et mettra près de qua-
rante ans à en parler à ses proches. Le
jeune Jean-Rémy n’a jamais été un
enfant turbulent, il collectionnait au
contraire les prix d’excellence. « Cela
correspondait aux bonnes valeurs
d’un entre-soi bourgeois : tu avais
une maison, deux voitures, tu allais
à la messe et au ski le week-end, et tu
avais ton fils à Bétharram », analyse-
t-il. À l’époque, son père possède une
coopérative de produits laitiers et sa
mère enseigne dans le privé. Elle
vient d’une famille aisée du Gers et
ses cousins germains ont tous été
scolarisés à Notre-Dame de
Garaison, un établissement catho-
lique des Hautes-Pyrénées, lui aussi
récemment mis en lumière à la suite
de dénonciations de mauvais traite-
ments et d’agressions sexuelles par
des anciens élèves – tout comme les
collèges Notre-Dame du Sacré-Cœur,
dit « Cendrillon », à Dax, ou Saint-
François-Xavier, à Ustaritz, dans la
même région. Si cette mère de famille
s’en veut énormément, à 93 ans,
d’avoir mis son fils à Bétharram, à
l’époque elle le vit comme une vraie
« fierté » et un « marqueur social »,
a-t-elle rapporté à son fils après les
révélations de l’affaire.
Entre les années 1970 et 2000, Notre-
Dame de Bétharram met tout en
œuvre pour vendre du rêve aux
parents. L’établissement met en avant
les nombreux équipements sportifs,
dont une grande piscine, les sorties
au ski le mercredi après-midi, la
nature autour du pensionnat. « Le
père directeur recevait généralement
les parents avant la rentrée pour
finir de les convaincre, raconte Jean-
Rémy Arruyer, qui vit toujours dans
la maison familiale, à Pau. Ce n’était
pas le petit curé de la paroisse du
coin, il faisait partie des gens d’un
tout autre calibre. Tout cela était vu
comme le gage d’une réussite sociale
à venir. J’étais programmé pour être
magistrat ou militaire en sortant de
là. » Il restera pourtant traumatisé par
son passage dans l’établissement.
Dans les familles bourgeoises,
Bétharram n’a jamais été un sujet de
discussion. Pas plus aujourd’hui
qu’hier. Comme au sein de ce couple
originaire de la région paloise, parti
pour sa retraite dans une ville de la
côte basque. Ils ont tous deux fait par-
tie des grands notables de Pau et pré-
fèrent ne pas voir leur nom associé à
cette affaire. Leur fils, Matthieu,
aujourd’hui médecin dans la région
de Marseille, a fait sa 1re et sa termi-
nale à Notre-Dame de Bétharram
dans les années 1980. Une idée de ses
parents, selon lui, car il avait redoublé
sa 1re. Son père et sa mère soutiennent,
eux, qu’il y est allé de sa propre
volonté. « C’est difficile d’en parler,
reconnaît l’ancien pensionnaire. J’ai
baigné dans une éducation reli-
gieuse. Ces affaires remettent aussi
en question tout un univers éduca-
tif. » Matthieu assure n’avoir subi
aucune violence, ce qui l’interroge au
regard des témoignages publiés ces
derniers mois : « Je me demande si
les classes plus aisées n’étaient pas
plus protégées que les gens plus
pauvres. Les “fils de” étaient peut-
être moins la cible des surveillants et
des prêtres, notamment en ce qui
concerne les violences sexuelles. »
De leur côté, ses parents recon-
naissent ne s’être jamais posé de
questions. « Quand on est proche de
ses enfants, ils parlent, ils vous
racontent tout, soutient le père de
Matthieu. Pour ceux qui ont subi
des violences et qui n’ont pas osé
parler, il y a sans doute un problème
de lien avec leurs parents. » Une
rhétorique identique à celle de
François Bayrou. À la sortie de la
réunion avec des représentants du
collectif des victimes le 15 février, à
la mairie de Pau, le premier ministre
avait en effet répondu aux journa-
listes que, si ses enfants scolarisés
dans l’établissement avaient subi des
violences, ils lui en auraient parlé.
Il « n’aurai[t] pas pu ignorer cela
pour [ses] enfants ».
François-Xavier Tourot, 55 ans, ne
croit pas un instant que la parole est
plus facile à libérer dans certaines
familles plutôt que dans d’autres.
« Peut-être encore plus que dans
d’autres milieux, il y avait ce déni et
cette omerta dans les familles bour-
geoises », assure ce graphiste, victime
de violences physiques et d’agres-
sions sexuelles à Bétharram pendant
trois ans, de 1980 à 1983. Sa famille,
dont deux membres appartenaient à
la direction du groupe pétrolier Elf
Aquitaine, habitait à Trespoey, le
quartier chic de Pau. S’attaquer à une
institution dirigée par des prêtres est,
selon lui, impensable dans ces
milieux très catholiques et dénoncer
les faits risque de mettre en péril la
réputation de toute une famille.
À 11 ans et demi, le jeune François-
Xavier ne parvient pas à parler à ses
parents des violences dont il est vic-
time. Il ne trouve pas les mots justes,
a peur de les décevoir ou de se
plaindre de quelque chose qui ne
serait pas si grave. Il laisse transpa-
raître son mal-être autrement.
Un soir, chez sa mère (ses parents
sont divorcés), il boit une demi-bou-
teille de whisky, jusqu’au coma
éthylique. Quand il se réveille, le
lendemain, sa mère n’a aucune réac-
tion. « Quelle honte », lui reproche-
t-elle simplement. Celui qui fait par-
tie des actuels plaignants n’a pu en
parler à ses proches et publiquement
que début 2024.
Déjà en 1996, l’avocat palois Jean-
François Blanco avait observé cette
capacité du milieu bourgeois à proté-
ger son institution. À l’époque,
il défend la famille Lacoste-Séris,
dont le fils Marc, 14 ans, élève à
Bétharram, a porté plainte contre un
surveillant qui lui a infligé une gifle si
forte qu’il en a perdu 40 % de son
audition. Un reportage du journal
Sud Ouest, daté du 14 avril 1996, soit
le lendemain de l’article cité précé-
demment, raconte l’ambiance un
vendredi soir à 19 h 45, à la gare rou-
tière de Mériadeck, à Bordeaux. Des
mères et des pères y attendent les
cars ramenant leurs enfants de
Bétharram pour le week-end. « Les
parents patientent, chacun dans
leur BMW, Volvo, Mercedes, Audi,
4 × 4… (…) On se hasarderait
presque à une relation de cause à
effet entre la cylindrée des autos
parentales et la “dureté” de crâne
de leurs fistons… », écrit le journal.
Interrogé, un père de famille,
« impassible », déclare : « Depuis
qu’il est à Bétharram, mon fils est
transformé. À la maison, c’était le
Club Med, il ne fichait rien. Là-bas,
il est obligé de travailler. Mieux,
quand il fait une connerie, il prend
un brin. Et ça, monsieur, c’est pré-
cieux ! Je suis entièrement solidaire
de la direction. » Dans les
années 1980-1990, pour soutenir
l’institution, il n’était d’ailleurs pas
rare que certaines familles fortunées
ajoutent un pourboire généreux au
chèque d’inscription de leur enfant
(10 000 francs pour l’année).
À l’époque, dans toute la région, et
même à Paris, des comités de soutien
à l’établissement se montent, portés
par d’anciens élèves devenus des
grands noms : Michel Camdessus,
ancien directeur général du Fonds
monétaire international et ancien
gouverneur de la Banque de France ;
l’ancien député RPR des Yvelines
Michel Péricard (mort en 1999) ou
encore le couturier Jean-Charles
de Castelbajac. Dans le Béarn se
forme une association composée de
huit avocats, anciens de Bétharram.
« Nous nous sommes regroupés
pour dire que nous sommes choqués
du battage médiatique. Pour dire
aussi que nous sommes solidaires
de Bétharram », expliquait le
12 avril 1996 dans La République des
Pyrénées l’avocat Serge Legrand
(décédé en 2019), qui a défendu des
membres de l’institution dans diffé-
rents procès. Jean-François Blanco
leur fait alors face : « On avait vrai-
ment la sensation de s’être attaqué
à une institution intouchable et de
déranger un ordre », se souvient-il
aujourd’hui. À la tête de cet « ordre »
selon ce dernier, François Bayrou,
alors ministre de l’éducation natio-
nale, prend la défense de l’établisse-
ment lors d’une visite officielle à
Notre-Dame de Bétharram en
mai 1996. « Nombreux sont les
Béarnais qui ont ressenti ces
attaques avec un sentiment doulou-
reux et un sentiment d’injustice.
Ce n’est pas le ministre, ce n’est pas
le parent d’élèves qui parle, c’est
le Béarnais », avait déclaré l’actuel
premier ministre.
En 2025, la levée de boucliers est
moins manifeste. Il n’y a plus de
c o m i t é d e s o u t i e n p ub l i c,
les reproches se font désormais en
privé. Certains mettent en doute des
témoignages d’anciens élèves, ou du
moins la réalité de leur nombre. Au
fil des conversations, les mêmes
phrases reviennent : « Pourquoi tous
ces gens se réveillent-ils cin-
quante ans après les faits ? » « Et si
tout cela n’était qu’une grotesque
instrumentalisation politique pour
faire tomber François Bayrou ? »
« C’est toujours les catholiques qui
en prennent plein la figure », râle
Hélène. Ces prochains jours, elle doit
organiser un déjeuner pour une asso-
ciation chrétienne au service de per-
sonnes en situation de précarité.
En guise de soutien, elle a décidé de
réserver dans un restaurant de
Lestelle-Bétharram, où est installé le
collège-lycée, car elle a lu dans la
presse que « cette polémique impac-
tait beaucoup le village ».
Jean-Marc Veyron, 80 ans, fait, lui,
partie des rares parents de la bour-
geoisie du Sud-Ouest à avoir osé
briser cette omerta et à exprimer
publiquement son soutien aux vic-
times de Bétharram. Cet ancien
directeur de site industriel dans la
région paloise, qui alterne entre son
domicile à La Ferté-Bernard
(Sarthe) et un pied-à-terre à Paris,
près du parc Monceau, n’a appris
qu’il y a trois ans le viol de son fils,
Éric, par le père Carricart à
Bétharram. « J’étais assommé,
raconte-t-il. J’ai mis quinze jours à
m’en remettre, à réf léchir, à me
demander pourquoi je n’avais rien
vu. Je me sens énormément cou-
pable aujourd’hui, car mon fils est
détruit. Je m’en voudrai toujours de
l’avoir mis là-bas. »
En 1978, pourtant, Notre-Dame de
Bétharram semblait pour lui la meil-
leure option. Divorcé, Jean-Marc
Veyron n’a pas le temps de s’occuper
de son fils à cause de son travail et de
ses déplacements. L’institution catho-
lique lui est décrite comme « le must
de la région ». Les lieux et sa ren-
contre avec le directeur de l’école, le
père Carricart, lui inspirent « toute
confiance ». La réputation d’école à la
dure ne le dérange pas – son fils a
besoin d’être cadré –, pas plus que le
coût de l’école. « Ça coûtait cher,
mais je m’en fichais. Je n’avais
aucun problème d’argent. Tout ce
que je voulais, c’est que mon fils soit
bien et parfaitement suivi. »
Jean-Marc Veyron a vécu les der-
nières révélations comme « une tra-
hison ». Il estime avoir été trompé
par la direction de Bétharram et a
décidé de porter plainte et de monter
un collectif de parents de victimes.
Pour l’instant, la mobilisation a du
mal à prendre. La peur du qu’en-dira-
t-on est encore forte. « Certains
parents n’osent pas se mouiller,
regrette-t-il. Surtout des pères, d’ail-
leurs, ils sont moins courageux que
les mères. Ils me disent qu’ils sont
connus dans la région, qu’ils ont
une réputation à tenir. C’est peut-
être encore plus dur en province
qu’à Paris. »
François-Xavier Tourot, lui, a pro-
gressivement coupé les ponts avec
sa famille. Sa vie de graphiste, oppo-
sée au style de vie, plus bourgeois,
de ses cousins, l’a éloigné de ses
proches. S’il avait pu recevoir
quelques messages de soutien quand
il s’était livré sur les violences subies,
il n’a en revanche reçu aucun mes-
sage depuis le déferlement média-
tique de l’affaire en février, ce qui a
scellé la rupture. « Je suis devenu
le mouton noir de la famille »,
résume-t-il. Sa mère lui a quand
même avoué avant sa mort qu’elle
regrettait de l’avoir mis à Bétharram.
Mais, auparavant, ils n’en avaient
jamais vraiment parlé. François-
Xavier Tourot voulait inconsciem-
ment la protéger de ses malheurs,
suppose-t-il aujourd’hui. L’ancien
de Bétharram s’est en revanche
confié à ses deux enfants. Le sujet
devenait inévitable : la famille habite
en face d’une école privée catho-
lique. Il leur a promis qu’ils n’y met-
traient jamais les pieds.

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43 ans au service de l'enseignement catholique. Suspendue par le rectorat de Versailles à un mois de la retraite, à la demande du directeur du Sacré Coeur

A Madame Laubignat, présidente de l'APEL seule association de parents d'élèves autorisée par l'enseignement catholique - cas Montrouge