« Il peut y avoir de nouveaux Bétharram »
Huit collectifs de victimes d’établissements catholiques ont témoigné, jeudi, devant les députés
Éléa Pommiers et Sylvie Lecherbonnier Article Le Monde
Les députés avaient souhaité que la première audition menée par la commission d’enquête parlementaire sur lesmodalités du contrôle par l’Etat et de la prévention des violences dans les établissements scolaires, créée dans le sillage de l’affaire de Notre-Dame de Bétharram, à Lestelle-Bétharram (Pyrénées-Atlantiques), soit consacrée à la parole des victimes. Ils étaient huit, jeudi 20 mars, à prendre place face aux élus, réunis autour de la présidente de la commission, Fatiha Keloua Hachi (Parti socialiste, Seine-Saint-Denis), et des deux rapporteurs, Violette Spillebout (Renaissance, Nord) et Paul Vannier (La France insoumise, Val-d’Oise). Huit représentants d’autant de collectifs de victimes d’instituts privés catholiques qui ont, chacun, pris le micro et livré des récits de violences qui ont glacé l’auditoire.
La table ronde réunissait le collectif de Notre-Dame de Bétharram et tous ceux qui se sont constitués dans son sillage : Notre-Dame du Sacré-Cœur, à Dax (Landes), Notre-Dame-de-Garaison, à Monléon-Magnoac (Hautes-Pyrénées), le collège Saint-François-Xavier, à Ustaritz (Pyrénées-Atlantiques), le collège Saint-Pierre du Relecq-Kerhuon (Finistère), ainsi que l’institution Saint-Dominique, à Neuilly-sur-Seine (Hauts-de-Seine). Ce dernier collectif a été créé après que les anciens élèves ont appris que l’un de leurs anciens surveillants était l’un des principaux accusés dans l’affaire de Bétharram. Outre les établissements scolaires sous contrat, les victimes des maisons de la congrégation du Bon Pasteur, à Angers, dont l’association date de 2021, et celles du foyer d’accueil de Riaumont, à Liévin (Pas-de-Calais), étaient aussi représentées.
Chacun a égrené la liste des victimes identifiées par son collectif – d’une trentaine à plusieurs centaines, selon les cas –, dont la longueur donne la mesure de l’ampleur des violences. Alain Esquerre, à l’origine du collectif précurseur de Bétharram, a symboliquement pris la parole le premier pour remercier les députés de la création de cette commission d’enquête, unanimement votée, fin février : « C’est très important pour nous », a reconnu M. Esquerre, dont le collectif a désormais déposé 180 plaintes.
« Moment fondateur »
Plus de deux heures durant, tous ont décrit la violence « décomplexée » qui régnait dans ces établissements, les sévices, les châtiments corporels, pour certains les agressions sexuelles et les viols ; des témoignages que les élus ont qualifiés de « bouleversants », voire d’ « insoutenables ». « Il y a des milliers de filles qui n’ont jamais rien dit et que l’on ne verra jamais. Elles ont trop honte.[Ces violences] , ça vous démolit la vie entière », a prévenu Eveline Le Bris, dont le récit des maltraitances subies par les filles placées au sein des maisons du Bon Pasteur, jusqu’aux années 1980, a « choqué » les députés. « Si cette commission d’enquête a une utilité, c’est celle-là : participer, avec vous, à ce processus de libération de la parole » , a déclaré M. Vannier, tandis que Mme Spillebout saluait un « moment fondateur ».
Au-delà de faire entendre leurs récits, les huit collectifs ont également tenu à transmettre un message politique en condamnant « l’omerta » de l’Eglise et de la puissance publique. « L’omerta, c’est le “modus operandi” de toutes les écoles catholiques parce qu’il ne faut pas atteindre la réputation de l’école », a estimé Constance Bertrand, ancienne élève de l’institution Saint-Dominique, à Neuilly-sur-Seine. Elle est formelle : à Neuilly, depuis les années 1990, les enfants se sont exprimés, et leurs signalements n’ont pas trouvé de relais dans le monde adulte, ou pas suffisamment. « J’imagine que les cris des enfants de Bétharram ont été entendus par des gens », a-t-elle ajouté, dénonçant « tous ceux qui ont vu et n’ont rien fait ».
Les récits des victimes dévoilent en creux l’inaction des pouvoirs publics, qui n’ont pas identifié les violences ou n’ont pas agi pour les faire cesser. Ixchel Delaporte, documentariste et représentante du tout jeune collectif des victimes de Riaumont, rappelle que les enfants de ce foyer d’accueil « fréquentaient les écoles publiques de Liévin », pratiquaient une activité sportive, et « ont parlé à l’extérieur ». « Ce système a été protégé, encouragé. Tout le monde a fait en sorte que ce lieu existe », assure-t-elle. Devenue une école hors contrat en 1990, l’institution a finalement été fermée en 2019 et est au cœur d’un dossier judiciaire pour violences, attouchements et viols. Le lieu accueille encore des scouts.
Les témoignages mettent également en exergue les verrous qui ont empêché beaucoup d’entre eux d’être entendus. Ancien élève du collège Saint-Pierre du Relecq-Kerhuon, où des violences sont rapportées principalement entre les années 1960 et 1980, Didier Vinson a souligné l’implication de la direction des établissements. « Aucune aide n’aurait pu leur être demandée, parce que la violence était systémique. Les enseignants étaient recrutés pour ça », assure-t-il. Mais il s’interroge : « Qu’a fait l’Etat ? Est-ce qu’il y a eu des inspections ? »Et s’alarme : « Il peut y avoir de nouveaux Bétharram, de nouveaux Saint-Pierre, si l’on reste à ce niveau de contrôle. »
« Aujourd’hui, il y a encore des choses à faire », a abondé Alain Esquerre, regrettant que les victimes « en[soient réduits] à créer de pauvres pages Facebook » pour agir : « S’il n’y a pas des citoyens qui prennent le taureau par les cornes, le système est bien huilé, tout continue à tourner. Le “pas de vagues” est toujours là en 2025. »
Plusieurs idées ont été soumises à la commission par les huit personnes auditionnées pour améliorer l’identification des violences et les empêcher : renforcer considérablement les contrôles dans les établissements privés, les rendre inopinés, créer des numéros d’urgence plus simples, interroger les enfants lors des contrôles… L’Union des collectifs de victimes demande, en outre, l’imprescriptibilité des violences commises sur des enfants et la mise en place d’un statut de reconnaissance nationale des victimes.
« On mesure le poids de votre confiance sur nos épaules », a déclaré Violette Spillebout, reconnaissant l’inaction « réelle » de « nombreux pouvoirs publics et religieux ». « On a le devoir d’être à la hauteur de l’espoir qui est en train de naître », a-t-elle ajouté, promettant que la commission ferait des préconisations pour améliorer les dispositifs d’alerte, les modalités de contrôle de l’Etat, et pour mieux protéger les enfants.
Les deux rapporteurs se disent « déterminés à utiliser tous les pouvoirs que [leur] statut [leur] donne ». Affichant leur volontarisme, ils se sont rendus, dès le 13 mars, au ministère de l’éducation puis dans le Sud-Ouest, du lundi 17 au mercredi 19 mars, où ils ont visité Le Beau Rameau, ainsi qu’a été rebaptisé Notre-Dame de Bétharram, en 2009, l’inspection académique, le conseil départemental, la préfecture de Pau, la direction diocésaine de Bayonne, et le rectorat à Bordeaux.
« Fonctionnement systémique »
Ils y ont saisi « un millier de pages ». « Nous ne nous interdisons pas d’étendre nos prérogatives de contrôle à d’autres lieux en France », dit Mme Spillebout. Les premiers constats « portent sur la très grande désorganisation de l’Etat avec de multiples procédures et protocoles sans coordination. Il existe dans les cas de violences une forte culture de l’oral et de l’informel ».
Le champ de leurs investigations apparaît massif, au regard des diagnostics détaillés par les représentants de la Commission indépendante sur l’inceste et les violences sexuelles faites aux enfants (Ciivise) et de la Commission indépendante sur les abus dans l’Eglise (Ciase), entendus, jeudi après-midi, par la commission. La Ciivise évalue à 11 % le nombre d’abus commis au sein d’institutions et, parmi elles, 40 % à l’école. A partir des travaux menés par la Ciase, son président, Jean-Marc Sauvé, estime, lui, à 108 000 le nombre d’agressions sexuelles dans l’enseignement catholique et à 191 000 dans l’enseignement public – également couvert par la commission d’enquête.
Certains établissements catholiques concentraient plusieurs « prédateurs », avec « un fonctionnement systémique entre un directeur et quelques enseignants », a souligné Antoine Garapon, à la tête de la Commission Reconnaissance et réparation. Ces établissements « clusters » sont « peu nombreux », mais ils ont fait « beaucoup de victimes », en commettant parfois des « actes de barbarie ». L’autorité institutionnelle a été « défaillante », « pas forcément impliquée, trop souvent absente, indifférente », a jugé M. Sauvé, déclarant que ces carences ont permis à ces abus « de se produire et de se maintenir ». « On ne peut pas ouvrir et libérer la parole sans offrir des solutions à ces victimes », a prévenu M. Garapon, pour qui il y a des dispositifs à inventer en matière de justice restaurative.
La commission d'enquête parlementaire entendra ensuite les administrations de l’éducation nationale, de la justice et de l’intérieur ainsi que les responsables de l’enseignement catholique. Les responsables politiques, dont François Bayrou, seront entendus dans un dernier temps, avant que la commission rende ses conclusions en juin. « Nous sommes au jour 1[de la libération de la parole] , mais il faut qu’il y ait un jour 2, 3 », a exhorté Mme Bertrand en conclusion de la table ronde, « suppliant » les députés de « ne pas laisser le sujet s’éteindre ».

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