Affaire Notre-Dame-de-Bétharram : de quoi parle-t-on ?
[Mise à jour vendredi 14 février 2025 : alors que le premier ministre François Bayrou est mis en cause, notamment dans une enquête de Mediapart, pour son silence autour des abus et violences sexuelles commis à Notre-Dame-de-Bétharram (Pyrénées-Atlantiques) où ont été scolarisés ses enfants, nous republions notre enquête sur le sujet datée de septembre 2024.]
Le 31 janvier dernier, Alain Esquerre grimpe les marches du tribunal de Pau (Pyrénées-Atlantiques). L’homme porte sous le bras un dossier composé d’une vingtaine de plaintes recueillies en quelques mois. Toutes visent d’anciens prêtres ou surveillants de l’institution Notre-Dame-de-Bétharram, devenue en 2009 l’ensemble scolaire Le Beau Rameau. Dans la foulée, le 1er février, une enquête est ouverte par le procureur de la République.
Le prestigieux établissement béarnais niché au pied des Pyrénées, autrefois entièrement dirigé par les Pères de Bétharram, est au cœur de graves accusations de violences sexuelles et physiques. Les faits remontent en grande partie à la période comprise entre les années 1970 et le début des années 2000. Après la décision du procureur de la République, 13 nouvelles plaintes sont déposées en février, 43 en avril, et 30 en juillet.
« On a rassemblé 106 plaintes pour le moment. Une cinquantaine concerne des violences sexuelles », précise Alain Esquerre. Fines lunettes métalliques et cheveux grisonnants, ce Béarnais de 53 ans est devenu en quelques mois le porte-parole des victimes de Bétharram. « J’ai seulement fait mes quatre ans de collège. La violence était omniprésente. Les surveillants n’hésitaient pas à nous coller d’immenses roustes. Pour un simple chuchotement, on pouvait prendre une paire de gifles. Pour ma part, j’ai uniquement subi des violences physiques, par rapport à d’autres, je suis en quelque sorte plus chanceux », estime-t-il.
Un univers carcéral
Tout part d’une rencontre à l’automne 2023 quand il croise un de ses anciens surveillants. C’est un déclic : « J’ai eu comme une révélation. Je me suis dit : "Ce mec est encore là." Il y a 40 ans, il me passait à tabac. » Un soir d’octobre, il décide de sauter le pas. En quelques clics, il crée une page Facebook nommée « Les anciens du collège et lycée de Bétharram victimes de l’institution ». Très vite, l’information se diffuse. « Le groupe a pris de l’ampleur et les premiers témoignages ont commencé à affluer. » Aujourd’hui, plus de 1200 personnes y sont inscrites.
Quotidiennement, Alain Esquerre reçoit des récits retraçant les violences dans l’établissement. Les punitions abusives, les coups ou les attentes interminables sur le perron de l’école lors de nuits glaciales sont un leitmotiv. En 1995, une première affaire avait déjà écorné la réputation de l’école. Un élève est violemment frappé par un surveillant général et perd 40 % de l’audition. L’auteur est condamné à une amende avec sursis.
Pascal Gelie fait partie des premiers à prendre contact avec Alain Esquerre. En 1989, Il passe les portes de Notre-dame-de-Bétharram. L’adolescent de 15 ans quitte pour la première fois le cocon familial bordelais.
« Je rentrais en seconde. Je venais de voir le Cercle des poètes disparus et je voulais vivre la même chose. La plaquette de l’école m’avait séduit. Je voulais absolument y aller, pourtant on m’avait mis en garde. » La première soirée suffit à doucher ses espérances. « Je me suis retrouvé dans un dortoir insalubre de 40 lits. Le moindre chuchotement était violemment réprimé. J’ai demandé du papier toilette à un de mes voisins. Je me suis retrouvé à passer la nuit debout sur le palier », se souvient-il. Dans ce monde clos qu’est l’institution Notre-Dame-de-Bétharram, la violence est une norme. « C’était tout simplement un milieu carcéral, où la loi du plus fort primait », tranche Pascal Gelie.
Des faits non prescrits
Aux témoignages de violence physique, se mêlent des récits d’agressions sexuelles. « Petit à petit, je commence à recevoir des messages privés de personnes qui m’expliquent qu’ils ont été victimes de sodomie ou qu’on leur a imposé des masturbations. J’ai conscience de soulever quelque chose d’énorme et qui me dépasse. Pour certaines plaintes, les faits ne sont pas prescrits », retrace Alain Esquerre.
Adrien Honoré, pensionnaire à Notre-Dame-de-Bétharram entre 2002 et 2004, raconte avoir été violé et tabassé à plusieurs reprises par d’autres élèves. L’homme aujourd’hui âgé de 33 ans et résidant dans l’agglomération bordelaise est scolarisé dans l’établissement béarnais à l’âge de 12 ans. « J’étais le stéréotype du bizut. Je portais des lunettes. J’avais un appareil dentaire. Tout le temps avec un livre à la main. Les autres élèves ont vu en moi une proie facile », se souvient-il, avant d’ajouter : « Même une prison était moins dangereuse que la cour de Bétharram. » Durant plusieurs années, il passera cet épisode de sa vie sous silence. En 2011, après une dépression, Adrien Honoré finit par livrer la vérité à ses proches.
L’été dernier, le Girondin fait un crochet à Pau pour rendre visite à sa famille. Au courant des dernières révélations sur son ancien pensionnat, le trentenaire décide de revenir sur les lieux de son calvaire. Un bond dans le passé qui le décide à prendre contact avec Alain Esquerre et à déposer plainte contre l’institution.
En 1979, Éric Veyron quitte Marseille pour rejoindre son père cadre dans une grande entreprise. Cet agent hospitalier aujourd’hui âgé de 55 ans — bardé de tatouages et hostile à toutes formes d’autorité — récemment indemnisé par la Commission Reconnaissance et Réparation (CRR), garde les stigmates de son passage à Notre-Dame-de-Bétharram.
Il est scolarisé trois ans dans l’établissement. Dès la première année, l’élève âgé d’une dizaine d’années est victime de la prédation du père supérieur Silviet-Carricart. « J’ai été obligé de lui faire des fellations. Il me traquait dans les dortoirs ou à l’infirmerie. Il a été un bourreau pour moi », retrace le quinquagénaire. En 1982, il quitte définitivement l’institution et suivra selon ses mots un parcours de vie « cabossé ». À différents moments, il tente de raconter son histoire dans des commissariats. « J’ai essayé d’en parler plusieurs fois à la police, mais ils ne donnaient pas suite quand on était seul. »
Pourtant, à la fin des années 1990, le père Silviet-Carricart est mêlé à deux affaires d’agression sexuelle. « À l’époque la société n’était pas prête à ouvrir les yeux et rien n’a changé », analyse Alain Esquerre. En 1997, l’ecclésiastique est accusé de viol par un ancien élève. L’année suivante, le religieux est entendu à Pau, mis en examen et fait un rapide passage en détention avant d’être placé sous contrôle judiciaire. À sa sortie de prison, il s’envole pour Rome, siège de sa congrégation. En 1999, le père Silviet-Carricart est incriminé dans un second dossier. Il est à nouveau convoqué par la justice. La 5 janvier 2000, l’homme disparaît, son corps est découvert quelques semaines plus tard dans le Tibre, par la police transalpine.
Accompagnement des victimes
En mai, les Pères de Bétharram prennent contact avec l’Institut francophone pour la justice et la démocratie (IFJD), une organisation non gouvernementale (ONG) installée à Bayonne. « Tout au long de ces derniers mois, la congrégation de Bétharram a veillé à poursuivre et à renforcer toutes les démarches entamées depuis plusieurs années afin de s’assurer que les victimes puissent se manifester et bénéficient de tout l’accompagnement qui leur est dû, mais également pour prévenir que de tels actes ne se reproduisent plus en son sein », déclare les religieux, dans un communiqué de presse daté du 6 septembre. L’ONG bayonnaise encadre actuellement des rencontres entre des victimes et des membres de la congrégation.
« On essaye de mettre à profit ce que nous faisons à l’international, mais sur un plan plus local. On travaille sur les questions de justice transitionnelle », présente Magalie Besse, directrice de l’IFJD. L’aide apportée s’inscrit en complément des procédures lancées par les victimes auprès de la justice ou de la CRR. « Il y avait une vraie demande chez certaines victimes de dialoguer avec des membres de la congrégation. » Dans ce dossier, l’Apavim est également à la manœuvre. L’association paloise fait partie du réseau France victime et encadre une quinzaine de personnes dans le cadre de l’affaire Bétharram. Elle apporte une aide juridique et épaule ses bénéficiaires dans les différentes démarches.
Aujourd’hui, les services de police de la préfecture des Pyrénées-Atlantiques poursuivent les auditions des plaignants. De leur côté, les victimes scrutent avec attention les prochaines évolutions. Malgré la prescription des faits ou la disparition des auteurs dans certains cas, tous perçoivent dans cette nouvelle « affaire » Bétharram une nouvelle étape dans la libération de la parole.

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