L'enseignement catholique peut-il encore être vraiment catholique ?

ENQUÊTE - Après des rapports appelant l’État à davantage contrôler les établissements sous contrat, les académies se sont mises en marche. Dans le même temps, des polémiques liées à leur «caractère propre» et à la laïcité se multiplient.

Les établissements catholiques accusés d'être « trop catholiques » ? De récentes polémiques ont placé certains d'entre eux sous le feu des projecteurs, suscitant d'interminables débats autour du « caractère propre » reconnu par la loi Debré de 1959 aux établissements sous contrat. À l'Immaculée Conception, à Pau, la venue de l'évêque de Bayonne pour tenir une conférence sur le temps scolaire a suscité l'émoi de certains. Au Caousou, établissement jésuite toulousain, la décision du directeur de ne pas autoriser une intervention de SOS homophobie en classe de cinquième a été interrogée.

«Il ne faut pas exagérer. La conférence d'un évêque est une conférence comme les autres! Et l'on peut comprendre qu'un établissement catholique fasse venir d'autres associations que SOS homophobie! Quelle sera la prochaine étape? Nous interdire d'avoir un crucifix dans les salles de classe?» , s'exclame Philippe Delorme. Le secrétaire général de l'Enseignement catholique n'hésite pas à parler de «chasse aux sorcières». « Certains ont une interprétation très restrictive de la loi Debré, estime-t-il. Ils considèrent que les établissements catholiques sont tenus de faire exactement comme le public en ce qui concerne les enseignements, et que le « caractère propre » relève simplement de l'aumônerie. Mais le caractère propre de chaque établissement, qui correspond à un projet enraciné dans l'Évangile, se traduit dans tous les domaines!»

Et visiblement, le modèle séduit. En parallèle des polémiques, l'enseignement catholique a fait une belle rentrée. Dans un contexte démographique décroissant, qui aurait dû engendrer une baisse mécanique, ses effectifs sont restés stables. La demande des familles reste forte au collège et, fait nouveau, elle se fait plus pressante en petite section de maternelle. De quoi susciter des jalousies. Comment expliquer cette bonne santé ? « Merci, M.Vannier (le député LFI, auteur d'un rapport à charge sur l'enseignement privé, publié en avril 2024, NDLR), de nous avoir fait autant de pub!, lâche un acteur de l'enseignement catholique. On a tellement parlé de nous que des familles ont pu se dire: « Tiens, ça a l'air pas mal... ». » Ironie du sort. «J'observe que les établissements qui ont fait les frais de polémiques dans la presse attirent encore plus de monde, constate de son côté Jean-François Canteneur, directeur diocésain de l'enseignement catholique de Paris. Plus on dira que l'école privée est une école de l'entre-soi, de gens privilégiés, plus elle attirera. On ne peut se réjouir de cela, mais c'est ainsi.»

Ces derniers temps, l'enseignement catholique n'a pas été épargné. Depuis 2017, les études sur les « indices de positionnement social » (IPS) des collèges et lycées sont venues pointer la faible mixité dans le privé. En 2022, Pap Ndiaye, éphémère ministre de l'Éducation nationale, avait allumé la mèche en affirmant qu'il allait s'attaquer au sujet. En juin 2023, un rapport de la Cour des comptes sommait l'État de renforcer ses contrôles dans l'enseignement sous contrat. En avril 2024, le rapport au vitriol signé du député Insoumis Paul Vannier, dénonçant un système opaque et «hors de contrôle» , enfonçait le clou. Face à ces pressions politiques et sociétales, l'État s'est exécuté. Depuis le mois de juin, des contrôles (respect du contrat avec l'État, usage des moyens alloués, suivi des programmes) ont débuté dans les établissements sous contrat, dans l'académie d'Amiens notamment. «L'objectif est de couvrir 30% des établissements par des contrôles sur pièces et 10% des établissements par des contrôles sur place à l'horizon 2027», explique au Figaro le ministère de l'Éducation nationale.

En parallèle, les pressions médiatiques ont porté leurs fruits. Dans le sillon d'une enquête de Mediapart sur Stanislas, publiée en 2022, une enquête administrative de l'Inspection générale avait été diligentée dans l'établissement catholique parisien. Son rapport, rendu public en janvier dernier par le même média, avait pointé «la place des garçons et une culture de la non-mixité» pouvant favoriser «un climat propice à l'homophobie», ainsi que le «caractère obligatoire de la catéchèse». En cette rentrée, Stan a donc revu sa copie. La catéchèse ne sera plus obligatoire. En revanche, l'heure hebdomadaire de « culture chrétienne » le sera. Dans son règlement intérieur, l'établissement rappelle en effet la convention qui le lie à l'archevêché de Paris, ainsi que sa «vocation de maison d'éducation chrétienne», qui «implique de n'être inféodée à aucune idéologie, ni à aucun parti politique». «L'Évangile est sa seule référence fondamentale dans la mise en œuvre des principes éducatifs», peut-on lire. L'établissement devrait encore faire parler de lui, puisque l'émission « Complément d'enquête » , qui sera diffusée le 10 octobre sur France 2, se penche à nouveau sur son cas.

Pour l'Immaculée Conception, le plus gros établissement scolaire privé sous contrat du Béarn, c'est un article de Libération daté de février, faisant état de la venue de l'évêque, Mgr Marc Aillet, de cours de catéchisme obligatoire ou encore de cartables bénis, qui a mis le feu aux poudres. Le 11 septembre, son directeur, Christian Espeso, s'est vu notifier une interdiction d'exercer des fonctions de direction pendant trois ans. Du jamais vu dans l'enseignement catholique. Une décision de la rectrice de l'académie de Bordeaux, Anne Bisagni-Faure, qui évoque des «fautes graves commises dans ses fonctions». «Des atteintes à la laïcité, en particulier sur la place de l'enseignement religieux, des atteintes à la liberté pédagogique, avec la censure de certains ouvrages et auteurs, ainsi que sa politique managériale», précise Marie-Pierre Adrillon, du syndicat de l'enseignement privé FEP-CFDT.

Le rôle joué dans cette affaire par ce syndicat - majoritaire dans l'enseignement privé, où la ligne laïque est pourtant minoritaire - a peu été apprécié dans le monde de l'enseignement catholique. Le 13 septembre, la Fédération nationale des organismes de gestion de l'enseignement catholique (Fnogec) ainsi que les quatre organisations professionnelles de chefs d'établissement se sont fendues d'un communiqué de presse acide à l'adresse du syndicat qu'ils qualifient de « cinquième colonne dans l'enseignement libre ». « Les volontés répétées de transformer des sujets locaux en fantasme national, de dénigrer ainsi les 7000 chefs d'établissement devenus la cible facile de tous les mécontentements, de nier toute manifestation du « caractère propre » des établissements, sont une ligne rouge » , expliquent-ils, avant d'annoncer la suspension de « toutes les négociations non obligatoires ».

L'enseignement catholique avait aussi peu apprécié le fait que la FEP-CFDT salue, en avril 2024, le rapport Vannier, qu'il qualifiait alors de «synthèse éclairante». «Nous avons toujours signalé les dérives et manquements aux valeurs de la République. Il y a quinze ans, c'était Gerson » , fait valoir de son côté Valérie Ginet, la secrétaire générale adjointe du syndicat. Mais depuis le rapport de la Cour des comptes et le rapport Vannier, le niveau d'acceptation est moindre dans l'opinion publique», estime-t-elle.

Reste qu'à Pau, la bronca suscitée par la suspension du directeur de l'ensemble scolaire de l'Immaculée Conception ne faiblit pas. Ce dernier va d'ailleurs déposer un recours administratif. «Ce qu'on lui reproche, c'est surtout d'assumer d'être à la tête d'un établissement catholique», glisse un Palois. «Quand on met son enfant dans une école catholique, on sait où on met les pieds» , résume un père de famille. «Aujourd'hui, nous sentons que la liberté de choix des familles est très égratignée, et ça nous dérange beaucoup» , constate Hélène Laubignat, la nouvelle présidente de l'Apel (association des parents de l'enseignement libre). «Je ne sais pas si l'on en veut à M.Espeso d'être catholique mais, ce qui est sûr, c'est que l'on est en train de remettre en cause le « caractère propre » de nos établissements» ,estime de son côté une mère d'élèves scolarisés à l' « Immac ».

Le fameux « caractère propre ». C'est toujours autour de ce terme que le débat se focalise depuis la loi Debré. Un texte de compromis. En 1959, le législateur entendait sortir par le haut de la guerre scolaire qui, depuis la Révolution, opposait la France catholique à la France laïque. L'article 1er de cette loi rappelle que dans les établissements sous contrat, l'enseignement «est soumis au contrôle de l'État». Il indique ensuite que «l'établissement, tout en conservant son caractère propre, doit donner cet enseignement dans le respect total de la liberté de conscience». Un caractère «propre» donc, mais pas « religieux». Un flou institutionnalisé à dessein, pour ne fâcher ni les uns ni les autres. « C'est volontairement que le «caractère propre » n'a pas été défini par la loi. Chaque établissement a donc son propre caractère, qui peut aller du plus religieux au moins religieux», résume Bruno Poucet, historien de l'éducation, spécialiste de l'enseignement privé en France. En dehors de la classe, un établissement catholique - dont les véritables patrons ne sont autres que le directeur et l'évêque - peut donc faire ce qu'il entend. À condition, évidemment, de respecter la loi générale. «Aujourd'hui, l'Église catholique en France est en voie de rétractation. Et l'on assiste à une « recatholicisation » des établissements privés, parmi lesquels certains réaffirment leur « caractère propre » ,poursuit Bruno Poucet. Aujourd'hui, les prêtres nouvellement ordonnés viennent en majorité de ces établissements privés», ajoute-t-il. Sur les deux dernières années, un quart, même, provient des établissements hors contrat.

Mais l'enseignement catholique est aussi tenu à un grand écart. «Seuls 5% des familles mettent leurs enfants dans une école catholique pour des raisons religieuses. Et 45% d'entre elles « zappent » , au fil de la scolarité, entre le public et le privé», rappelle l'historien de l'éducation Claude Lelièvre, qui décrit des chefs d'établissement contraints de s'adapter à ce «public non captif». Pour les directeurs, la marge de manœuvre est étroite. «Les chefs d'établissement sont pris entre le marteau et l'enclume. D'un côté, ils se voient reprocher de ne pas porter de proposition pastorale d'envergure dans leur établissement. De l'autre, ils peuvent être démis parce qu'ils porteraient atteinte à la laïcité», résume un fin connaisseur de l'enseignement catholique.

Mais qu'est-ce que la laïcité dans un établissement catholique sous contrat ? Pour Jean-François Canteneur, le directeur diocésain de l'enseignement catholique de Paris, c'est sur ce point que les termes du débat sont mal compris, donc mal posés. «Le rapport à la laïcité n'est pas le même que dans un établissement public. La laïcité de l'État, qui s'applique dans le public, n'est pas la même que la laïcité de la société. Les règles ne peuvent être transposées au privé», explique-t-il. Il en veut pour preuve la charte de la laïcité, rédigée sous le quinquennat Hollande, qui n'a pu être affichée dans les écoles catholiques sous contrat. Cette charte indique notamment que «l'école est laïque » et que «le port de signes ou tenues par lesquels les élèves manifestent ostensiblement une appartenance religieuse est interdit».

«Il va falloir dialoguer sur la notion de laïcité dans l'enseignement catholique. Aujourd'hui, l'État n'a pas la compétence pour juger la qualité d'un enseignement religieux», poursuit Jean-François Canteneur. Mais de son côté, le ministère de l'Éducation nationale explique que si «les contrôles ne portent pas sur les activités directement liées au « caractère propre » (catéchèse, pastorale...)», ils peuvent toutefois «conduire les inspecteurs à s'assurer que ces activités sont organisées dans le respect de la liberté de conscience des enseignants et des élèves». Des inspecteurs qui sont «sensibilisés au respect du « caractère propre »», affirme-t-on Rue de Grenelle. Un point de vue que ne partage pas, pour l'heure, l'enseignement catholique. «Certains inspecteurs font du zèle» , glisse-t-on.

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