Laïcité : la mise à l’écart d’un chef d’établissement catholique interroge

 

Laïcité : la mise à l’écart d’un chef d’établissement catholique interroge 

Enquête  Article La Croix

Dans une décision rarissime, le rectorat de Bordeaux a suspendu de ses fonctions le directeur d’un établissement catholique de Pau pour des manquements à la laïcité. Si son management et ses positions politiques étaient aussi dénoncés en interne, la sévérité de la sanction a suscité l’émoi de l’enseignement catholique.

  • Emmanuelle Lucas et Bernard Gorce,

C'est une décision exceptionnelle, peut-être même une première. Mercredi 11 septembre, la rectrice de l'académie de Bordeaux a suspendu pour trois ans le directeur de l'Immaculée-Conception (« Immac »), une institution prestigieuse de Pau (Pyrénées-Atlantiques), qui compte 1 500 élèves. Christian Espeso, 61 ans, n'est toutefois pas interdit d'enseignement.

La sanction est notamment motivée par le non-respect de certaines obligations relevant du contrat d'association. Selon une enquête de Libération, parue en février, des professeurs et élèves dénonçaient « des cours de catéchisme obligatoires et évalués, des censures d'ouvrages, des intervenants réactionnaires ou des entraves à la liberté de conscience ». Depuis, une inspection menée le 4 avril avait donné lieu à un rapport sur la base duquel le directeur a été convoqué à un conseil de discipline, le 29 août.

Au terme d'une très longue séance de plus de dix heures, le conseil, composé à parité de fonctionnaires de l'administration et de chefs d'établissements publics et privés, s'était prononcé pour une suspension du directeur. La rectrice s'est ralliée à cet avis, qu'elle n'était pas tenue de suivre.

L'État veut renforcer son contrôle

Cette affaire intervient alors que l'État est pressé, ces derniers mois, de renforcer son contrôle sur les établissements privés. Un rapport de la Cour des comptes de juin 2023 puis, en avril dernier, le rapport parlementaire Vannier-Weissberg pointaient le manque de suivi de ces établissements sur les plans financier et pédagogique. Les manquements du lycée parisien Stanislas et la suspension du contrat du lycée musulman Averroès, à Lille, ont aussi rendu le sujet très sensible.

Le cas de Christian Espeso, cependant, revêt une dimension plus personnelle. « Ce n'est pas l'établissement qui est sanctionné, mais une forme de management brutal et les dérives idéologiques d'une personnalité », estime Franck Pécot, secrétaire général du syndicat des enseignants du privé Snep-Unsa. Le responsable décrit un homme au caractère « flamboyant », adepte des coups d'éclat. Il aurait ainsi signé un message à ses équipes de la lettre Z, en référence à Éric Zemmour. Au printemps, au cours d'une réunion publique avec la ministre, il se serait enflammé pour dénoncer la réforme des groupes de niveau, qu'il refuse d'appliquer. « Depuis des années, à la suite d'alertes données en interne, il n'a pas tenu compte des demandes formulées par les autorités », déplore Franck Pécot.

Ne pas rompre certains équilibres

L'arrêté de suspension ne porte pourtant que sur le non-respect de la laïcité. Or sur ce sujet, la fermeté de l'État ne peut pas rompre certains équilibres, alerte Philippe Delorme, secrétaire général de l'enseignement catholique. « Je ne suis pas dans cet établissement et je ne me prononcerai donc pas sur les faits reprochés, mais il me semble qu'entre avoir quelque chose à reprocher à quelqu'un et le condamner ainsi, il y a une question de graduation », déclare-t-il à La Croix. Il se dit « surpris » par une sanction « démesurée et incompréhensible » au regard des atteintes alléguées à la laïcité.

Plus largement, Philippe Delorme met aussi en garde contre toute velléité d'instaurer un alignement pur et simple de l'enseignement catholique sur le public. Il serait ainsi reproché au directeur d'avoir convié l'évêque de Bayonne pour une conférence devant les élèves de terminale. « En aucun cas, on ne peut par principe dénoncer la venue de l'évêque dans un établissement diocésain. S'en offusquer constitue, en fait, une atteinte à notre propre liberté de conscience de catholiques. »

L'établissement, que Christian Espeso avait réussi à hisser parmi les meilleurs de France, risque de traverser une zone de turbulences. « Environ 15 à 20 % des enseignants contestent la direction », évalue Franck Pécot. Selon le quotidien La République des Pyrénées, la rectrice qui devait se rendre sur place a reporté sa venue. D'ici là, le juge administratif, saisi en référé, devrait se prononcer sur l'arrêté. L'un des avocats du directeur, Me Vincent Ligney, assure que le chef d'établissement a reçu le soutien de 200 personnes, parents, professeurs et personnalités extérieures : « Un rabbin, des représentants de la communauté musulmane témoignent que les cours d'instruction religieuse ne relèvent d'aucun prosélytisme et respectent la liberté de conscience des élèves », assure l'avocat.

 

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