Pour le groupe scolaire palois L’Immaculée Conception, le jugement dernier approche

 

Pour le groupe scolaire palois L’Immaculée Conception, le jugement dernier approche

Des enseignants pointent depuis des années les entorses à la laïcité et les pressions dont ils font l’objet de la part de la direction de cette école privée, nommée par l’évêque ultraconservateur Mgr Aillet. Ce jeudi, le chef d’établissement, Christian Espeso, était convoqué par le Conseil académique de l’Education nationale afin d’évaluer sa gouvernance.

publié le 29 août 2024 à 18h13     Article Libération
 

Le dispositif déployé est rare. Depuis les révélations de Libération sur la montée en puissance d'un intégrisme religieux à l'Immaculée Conception, le plus grand établissement privé catholique de Pau, l'éducation nationale mène une enquête administrative très poussée. Jeudi après-midi, le controversé chef d'établissement, Christian Espeso, était convoqué en commission exceptionnelle par le Conseil académique de l'éducation nationale, qui doit délibérer sur sa gouvernance exercée depuis onze ans à «l'Immac».

Christian Espeso avait déjà été convoqué le 8 juillet par le rectorat de Bordeaux après une inspection menée par ce dernier du 4 au 16 avril. Pas moins de dix inspecteurs s'étaient déplacés au siège de la direction des services départementaux de l'édu - cation nationale (DSDEN) de Pau, l'antenne locale du rectorat, pour auditionner une quarantaine de professeurs de l'Immac.

« Au vu des irrégularités constatées par la mission d'inspection », notamment en termes d'atteintes à la laïcité, la rectrice a adressé à l'établissement une mise en demeure pour se conformer avec l'ensemble des clauses du contrat d'association qui lie l'établissement avec l’État. Soit « la stricte séparation entre l'enseignement couvert par le contrat d'association et l'enseignement religieux proposé dans le cadre du caractère propre de l'établissement », précise le rectorat de Bordeaux à Libération. Après la publication de l'article de Libé, le conseil départemental des Pyrénées-Atlantiques confirme avoir gelé ses aides à l'investissement pour l'Immac le temps de l'enquête administrative. Les établissements privés sous contrat sont financés à plus de 75 % par des fonds publics.

CENSURE D'OUVRAGES

Fin décembre 2020, 19 signalements pour atteintes à la laïcité avaient pourtant été remontés par des professeurs de l'Immac, appuyés par une lettre intersyndicale FEP-CFDT et Spelc envoyée le 14 janvier 2021 au rectorat de Bordeaux. Toutes les dérives y étaient déjà consignées : confessions et sacrements dispensés sur les heures de cours, catéchisme obligatoire dans certaines classes, censure d'ouvrages, violences et pressions de la direction… Dès le lendemain, les inspecteurs du rectorat avaient débarqué à l'Immac. Puis, plus rien d'officiel. Jusqu'à la publication de l'article de Libé quatre ans plus tard. « On est entrés dans le dur et pour un moment mais on ne regrette pas », nous écrivait alors Jeanne (1), une des professeures mobilisées. Un noyau d'enseignants sur les 250 que compte cette grosse cité scolaire de 2 600 élèves.

Jeanne ne croyait pas si bien dire. Joints par Libération, une dizaine de professeurs racontent tour à tour la pression et les menaces plus que jamais proférées par leur directeur jusqu'à la fin de l'année scolaire. « On va pas se laisser intimider mais faut être un peu rusé et courageux pour que les collabos soient moins à l'aise à l'Immac », écrit Christian Espeso dans un mail datant du 5 mars – que nous avons pu consulter – à propos de ceux ayant osé dénoncer ses agissements. Un mail notamment adressé à plusieurs abbés et chanoines traditionalistes de l'abbaye de Lagrasse, dans l'Aude, qui célèbrent la messe en latin et de dos. Et qui donnent tous des cours de catéchisme à l'Immac. « C'est la chienlit maintenant », décrit un membre du personnel. « Espeso parle quasiment tous les jours des collabos, des pourritures qu'il veut traquer, il dit qu'ils ont déclaré la guerre mais qu'il aime la guerre », complète une autre.

Et les méthodes utilisées sont « brutales », précise le groupe d'enseignants qui luttent. « Il élimine les gens un par un, les persécute », dit l'un. « Il multiplie les dispositifs de harcèlement », lance un autre. Changement de dernière minute dans les emplois du temps, entretiens à charge, entraves au travail des équipes, insultes, humiliation publique. «C'est un climat de terreur pour tous ceux qui ne sont pas de son côté.» 

«Il considère toute nuance comme une attaque personnelle et comme une autorisation à détruire une personne, rapporte une enseignante. Il a besoin d'ennemis quitte à s'en fabriquer, aime propager de faux bruits et diviser ses équipes. » Les professeurs en lutte doivent ainsi cohabiter avec ceux recrutés directement par leur chef, de plus en plus nombreux et parfois sans CAFEP, et non pas par l'éducation nationale. « Quand je croise un nouveau collègue, je pose toujours la même question : “Vous êtes envoyé par le rectorat ?” Si c'est non, je sais que j'ai 99 % de chance de déjà connaître les opinions politiques et religieuses du nouvel embauché », éclaire une professeure. Christian Espeso et ses avocats n'ont pas souhaité répondre à nos questions. Le personnel décrit pourtant une ambiance « malsaine », absolument pas propice au travail et dans laquelle chacun se regarde en chien de faïence. « Ceux acquis à Espeso le suivent en disant “on ne respecte pas la loi mais c'est pour le bien des valeurs qu'on défend”.» Ils sont persuadés d'être dans leur droit », déplore un prof fatigué. Au moins deux enseignants ont obtenu une protection fonctionnelle du rectorat, c'est-à-dire son assistance, depuis juin. Les conséquences psychologiques sont lourdes. Boule au ventre, crise de larmes, vomissements, insomnies, dépressions. « Je n'ai jamais vu quelqu'un d'aussi violent de toute ma vie. Je fais des détours de cinq minutes pour éviter de le croiser dans les couloirs », se désole Marie (1), professeure. Ce sont les dérives intégristes de l'établissement qui inquiètent par-dessus tout ces lanceurs d'alerte. La vie confessionnelle doit rester, dans le privé sous contrat avec l’État, facultative et en dehors des heures de cours. Cette séparation n'est pas respectée à l'Immac, estiment des syndicats et une partie du personnel. Qui s'étaient étranglés en apprenant que la conférence du 30 janvier de Marc Aillet, l'évêque ultraconservateur de Bayonne, Lescar et Oloron (Pyrénées-Atlantiques), était obligatoire pour les terminales du lycée général et technologique. Christian Espeso a justement été nommé en 2013 par monseigneur Aillet.

Son diocèse a d'ailleurs fait l'objet d'une «visite fraternelle » la première semaine de juin et de juillet. Une visite ordonnée par le dicastère, le ministère du Vatican, « pour y voir plus clair sur les tensions après des plaintes et des courriers de fidèles », indique monseigneur Antoine Hérouard, l'archevêque de Dijon, chargé de mener une série d'entretiens confidentiels. De nombreux documents et mails lui ont été transmis. Une question taraude le Vatican : «Monseigneur Aillet dirige-t-il un diocèse permettant aux croyants, dans leurs différentes sensibilités, de vivre leur vie chrétienne ?» interroge monseigneur Hérouard qui a rencontré monseigneur Aillet, ses collaborateurs et les personnes en responsabilité dans le diocèse. L'archevêque a ensuite compilé toutes les auditions et courriers en une synthèse envoyée au dicastère, « avec quelques kilos de documents ».

«UNE VIE À PART»

Le verdict peut prendre du temps. Selon son résultat, le Vatican peut passer à la vitesse supérieure en ordonnant une deuxième « visite apostolique pour aboutir à des décisions concernant monseigneur Aillet », précise l'archevêque de Dijon. A qui n'a pas échappé ce qu'il se passe dans les murs de l'Immac. « Ils mènent une vie à part. Des enseignants et des parents m'ont écrit parce qu'ils se posent des questions sur l'enseignement religieux et ils demandent qu'on regarde de plus près. D'autres dénoncent une cabale. Monseigneur Aillet nomme les chefs d'établissement donc il a forcément un rôle dans ce qui se passe là bas.» Alexis Guitton, secrétaire national de la FEP-CFDT, synthétise le problème en une phrase : « L'Immac concentre tout : un évêché réactionnaire, un chef qui se sent tout puissant et de tendance d'extrême droite .» De son côté, Vincent Destais, le directeur de la DDEC, la direction diocésaine de l'enseignement catholique de Bayonne, n'a pas daigné répondre aux sollicitations de Libération.

« Le rôle du directeur est d'amener un intégrisme religieux dans l'établissement avec des convictions politiques derrière », décrypte une professeure. Christian Espeso compile dans son bureau les numéros du magazine d'extrême droite Valeurs actuelles. « Lui et toute son équipe sont en croisade. Ils veulent revenir à une école à l'ancienne, avec le discours du “c'était mieux avant” » souligne une enseignante. Cela passe aussi par les contenus d'enseignement. Au collège, les manuels scolaires datent de 2010 pour les sixièmes, 2011 pour les cinquièmes et jusqu'à 2013 pour les autres niveaux. Parfois, comme en troisième en espagnol, il n'y a tout bonnement pas de manuel scolaire. « Dans l'idéal, ils préfèrent que ceux acquis à leur cause n'utilisent aucun bouquin pour pouvoir réinventer, ni vu ni connu, les programmes », dénonce une professeure. Sa collègue Marie (1) marche aussi sur des œufs « dans de nombreuses classes où il y a beaucoup d'élèves de la mouvance radicale ». Elle le sait, à chaque incartade, elle sera aussitôt dénoncée. Et a donc choisi de s'autocensurer depuis son arrivée il y a plusieurs années. « Je choisis avec soin tout ce que je dis, ce sur quoi je fais travailler les élèves », admet-elle.

A l'internat des filles, on trouve des pépites comme cet ouvrage intitulé le Jeune Homme parfait/la Jeune Fille parfaite de Michel-Marie Zanotti-Sorkine. Qui écrit notamment : « La jeune fille parfaite, si elle est scientifique de formation, s'inquiétera de la littérature et des arts, et si elle est littéraire ou amante des arts, en restera là, car tout est là ! En entendant ce propos, si la jeune fille est parfaite, elle ne s'écriera pas : “Oh !” mais en y réfléchissant : “Ah !”» Depuis la rentrée de septembre 2023, des bouquins sont proposés en étude aux collégiens et ils n'ont pas échappé aux regards de plusieurs professeurs qui ont utilisé cette salle pour les épreuves du bac. On y trouve des BD de Tintin. Mais l'essentiel vient des éditions traditionalistes du Triomphe qui choisit ses ouvrages « dans un but pédagogique, culturel, historique, tout en gardant de vraies valeurs humaines et familiales », comme c'est indiqué sur son site. Le soir, à l'internat, on impose parfois aux filles l'écoute d'histoires saintes avant le coucher.

«FERMER LES YEUX» 

Les classes de l'Immac s'appelaient autrefois « Marie Curie », « Nelson Mandela », des héros de tout poil remplacés par des noms de curés, d'évêques et de religieuses et devant lesquelles passent chaque jour des curés en soutane tandis que la messe résonne en latin dans les couloirs.

Certains professeurs ne se sentent pas soutenus par les familles. « Les parents intégristes ont essayé de faire des pétitions pour soutenir Espeso, qui leur cite des noms de profs en disant qu'ils sont à l'origine de l'article, qu'ils veulent du mal à l'enseignement privé, qu'ils font mal leur boulot, dénonce un enseignant. Et je n'ai pas entendu d'autres familles monter au créneau pour nous défendre. Elles voient les bons résultats et préfèrent fermer les yeux. » Avec quasiment 100 % de réussite au bac, l'Immac est, comme le note le rectorat, « un établissement de renom, performant et qui affiche des indicateurs de réussite très satisfaisants pour ses élèves. Il ne saurait donc être question de rompre son contrat d'association, mais seulement de s'assurer de son respect ». Que va-t-il donc se passer après l'audition de Christian Espeso par le Conseil académique de l'éducation nationale ? La commission rendra son avis et c'est la rectrice qui tranchera. Le chef de l'Immac exerce une mission de service public qui peut lui être retirée par l'administration. Mais « si ça se solde par un arrêté administratif qu'ils viendront contrôler en 2050, on est dans la merde », résume une professeure. Pour montrer son désaccord avec la direction, l'équipe mobilisée a déjà prévu d'aller boire des coups au lieu de participer à la traditionnelle messe de rentrée. 

(1) Les prénoms ont été changés.

 

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