Philippe Delorme : « L’enseignement catholique doit prendre sa part pour mettre un terme aux ghettos scolaires »
Philippe Delorme : « L’enseignement catholique doit prendre sa part pour mettre un terme aux ghettos scolaires »
Entretien
Secrétaire général de l’enseignement catholique, Philippe Delorme représente les deux millions d’élèves de ce réseau auprès des pouvoirs publics. Un rôle très politique, pour lequel cet ancien professeur de sciences économiques et sociales n’était pas préparé, mais dans lequel il est guidé par sa foi.
La Croix L'Hebdo : Alors qu'une nouvelle année scolaire commence, comment l'abordez-vous au regard des multiples polémiques dont a fait l'objet l'enseignement catholique l'an dernier ? Financements, conservatisme, élitisme, entre-soi... les accusations se sont multipliées.
Philippe Delorme : Depuis le vote de la loi Debré, en 1959, où il y a eu ce qu'on a appelé « le serment de Vincennes », au cours duquel le bloc des laïcards s'était réuni et s'était promis de lutter jusqu'à obtenir l'abolition de l'école privée, l'enseignement catholique est régulièrement l'objet de critiques. De temps en temps, le volcan est endormi et, parfois, il explose. Là, on a connu une phase de volcan actif. Des éléments conjoncturels peuvent l'expliquer, notamment le rapport de la Cour des comptes de juin 2023 sur le financement de l'enseignement privé, mais aussi le travail engagé à la demande de l'ancien ministre de l'éducation nationale, Pap Ndiaye, sur les mixités sociale et scolaire, qui ont donné lieu à une forte exposition de l'enseignement catholique.
Il faut aussi bien admettre que, dans le contexte politique actuel, les différents acteurs utilisent parfois l'école privée pour réveiller un certain nombre de querelles entre eux. Face à ces secousses, nous restons relativement sereins car, grâce à notre longue histoire, nous savons, dans l'enseignement catholique, que tout cela est cyclique.
Cela dit, j'y vois un vrai bénéfice : ces polémiques nous obligent à nous questionner sur la manière dont vit notre projet éducatif, fondé sur l'Évangile. Notre grand enjeu, évidemment, est d'être toujours cohérents entre ce que nous annonçons et ce que nous vivons réellement dans les établissements.
Puisque vous abordez la question de la « cohérence », mettons les pieds dans le plat : il est souvent reproché à l'enseignement catholique d'organiser un entre-soi, au service d'un élitisme scolaire, en contradiction avec sa mission d'accueil de tous les enfants. En octobre 2022, la publication d'indicateurs de l'éducation nationale a montré que l'écart social se creusait entre les familles du privé et du public...
P. D. : C'est exact, mais sur ce sujet de la mixité sociale, il faut regarder la situation honnêtement : nous subissons un phénomène sociodémographique qui nous dépasse. Historiquement, nous sommes très implantés dans les grands centres urbains, lesquels, il y a cent ans, étaient plutôt populaires et ouvriers. Or, aujourd'hui - prix de l'immobilier obligent -, ces centres de grandes villes s'embourgeoisent à grande vitesse. Si entre-soi il peut y avoir, il est hélas lié à nos lieux d'implantation historiques.
Par ailleurs, j'attire votre attention sur le fait que l'enseignement catholique n'est pas réductible à quelques établissements emblématiques dont les médias parlent en permanence. De fait, quand on regarde nos établissements dans leur diversité, on s'aperçoit que, dans la majorité des cas, notre mixité sociale et scolaire est équivalente à celle du public 1 ! Mais plus profondément, sur cette question de la mixité sociale, je combats une forme d'idéologie qui consiste à mettre un signe égal entre milieu social défavorisé et difficultés à l'école, équation à laquelle l'enseignement privé participerait en faisant de la ségrégation sociale. Je pense que le critère de mixité scolaire est beaucoup plus pertinent à regarder, quand on vise la réussite des enfants.
C'est-à-dire ? Comment différenciez-vous les deux ?
P. D. : La mixité sociale, c'est simple : c'est la prise en compte de la catégorie socioprofessionnelle des parents. Tandis que la mixité scolaire, c'est de prendre en compte le besoin scolaire des enfants, quel que soit leur milieu, et donc d'accueillir dans la même classe des enfants de niveaux scolaires différents. J'y suis très favorable parce que, contrairement à ce que les gens peuvent craindre, ça tire vers le haut les élèves, à condition que la composition de la classe soit équilibrée et que l'on mette en place une pédagogie vraiment différenciée.
C'est vrai que, statistiquement, les enfants issus de milieux plus modestes ont plus de difficultés scolaires. Mais faut-il le rappeler ? Qu'on soit issu d'un milieu très défavorisé ou favorisé, on peut réussir ou être en échec. Attention à ne pas enfermer les enfants dans des discours déterministes.
Je pense qu'au lieu de dire aux jeunes qu'ils sont capables et qu'ils peuvent y arriver grâce à leur travail, trop souvent, on leur communique beaucoup de fatalisme qui les désespère et, in fine, les déresponsabilise. Évidemment qu'il y a des ghettos scolaires et que, pour y mettre un terme, l'enseignement catholique doit prendre sa part. Mais il faut aussi apporter aux jeunes un discours d'espérance.
Vous dites que l'enseignement catholique doit « prendre sa part ». Concrètement, comment ?
P. D. : En développant des annexes dans des zones à plus forte mixité sociale, par exemple. Chaque année, nous ouvrons quelques établissements dans ce sens. Il faut repenser notre maillage territorial, quitte à fermer certaines structures pour en ouvrir d'autres ailleurs.
Quel regard portez-vous sur la baisse du niveau scolaire en France, abondamment documentée par les études internationales type Pisa ?
P. D. : Je refuse le discours décliniste ! Bien sûr, des difficultés existent, notamment en lecture, avec des élèves qui cumulent ces problèmes. Face à cela, le vrai défi est de recentrer l'école sur sa mission première : enseigner. L'école peut beaucoup, mais ne peut pas tout. Or, on lui demande trop de choses aujourd'hui. Sur cette question du niveau, certes des grandes enquêtes internationales nous renseignent sur la baisse dans telle ou telle matière, mais nos jeunes ont aussi développé des compétences nouvelles. Je pense que dans l'expression, dans la relation, dans la capacité d'analyser, ils ont des forces qu'on n'avait peut-être pas forcément. Arrêtons de leur dire qu'ils sont nuls, c'est désespérant ! Vous imaginez, on leur dit en permanence « T'as le bac, mais ça ne vaut rien », c'est faux !
Certes, mais l'attractivité de l'enseignement catholique ne s'explique-t-elle pas par le choix de parents inquiets, précisément de la baisse du niveau et de la perte d'autorité des professeurs dans l'enseignement public ?
P. D. : Non, c'est une erreur d'appréciation. Sur ce sujet, l'enseignement catholique est, si j'ose dire, « victime de Paris », dont les établissements sont d'ailleurs beaucoup plus diversifiés que la caricature qu'on en fait. La capitale n'est pas du tout représentative de l'ensemble. Dans l'ouest de la France, où nous scolarisons presque un enfant sur deux, quand vous avez une petite ville avec deux collèges, un collège public flambant neuf et un collège catholique plus ancien, les parents n'ont aucune hésitation à mettre leurs enfants dans le public.
Pourtant, certains viennent chez nous car ils sont aujourd'hui à la recherche d'un projet, d'une alliance éducative entre eux et le personnel enseignant autour de leur enfant, pour qu'il soit accueilli comme une personne unique avant d'être un élève, et qu'il ne tombe pas dans une forme d'anonymat. Je peux les comprendre : je suis frappé par le nombre de jeunes adultes qui, après de brillantes études, se réorientent vers des métiers manuels. Cela montre que l'école ne leur a pas permis de découvrir ce qui les habitait vraiment, faute d'une attention personnelle. La question de l'accompagnement à l'orientation est majeure. Nous y travaillons de façon très volontariste.
Marginalement, je vous le concède, peut-être que d'autres parents s'adressent à nous pour éviter un établissement public. Mais quand ils rentrent chez nous, ils découvrent, j'espère, un projet singulier qui n'a pas d'équivalent, car sa source est l'Évangile. C'est d'ailleurs ce qui est un peu mal compris, parfois, par ceux qui nous critiquent : ils voudraient cantonner la question religieuse à un à-côté. Alors que notre projet éducatif tout entier est chrétien.
Justement, l'enseignement catholique est-il encore un lieu d'évangélisation ? Si oui, comment peut-il l'être ?
P. D. : L'école est d'abord un lieu d'instruction et d'éducation et, par son projet spécifique que la loi reconnaît comme son caractère propre, l'école catholique, dans le respect absolu de la liberté de conscience, est un lieu d'annonce de l'Évangile. C'est par sa proposition éducative, par la manière dont elle conçoit et vit la relation, par l'engagement de foi et de service des communautés chrétiennes au sein des établissements, que se dit notre spécificité et je crois que nos établissements remplissent bien leur mission. La confiance et la reconnaissance des familles en témoignent.
J'ai une conviction forte : on ne pourra témoigner de la Bonne Nouvelle que si nous sommes cohérents avec notre projet et savons montrer ce qui nous anime. La présence d'une communauté chrétienne qui prie et célèbre est vitale car il est important de pouvoir donner des signes visibles de ce qui nous fait vivre et de ne pas compter que sur nos propres forces. C'est souvent par la rencontre d'une ou plusieurs personnes qui, dans leur façon d'être, d'accompagner ou de vivre, ont témoigné de la présence du Christ, que des élèves, des enseignants, des personnels ont découvert leur propre chemin de foi et décidé de suivre le Christ.
Je prône, avant tout, le modèle de la cohérence. S'il y a vraiment ce lien fort entre notre projet éducatif et ce qui est vécu au quotidien, alors cela suscitera de l'intérêt et éveillera des jeunes et des adultes.
Vous-même avez été scolarisé dans l'enseignement catholique à Versailles. Quel genre d'élève étiez-vous ?
P. D. : J'étais un élève pas trop mauvais mais agité. J'avais du mal à me concentrer, mais j'ai vraiment eu des profs remarquables. Je n'avais pas tout à fait 14 ans quand mon père est mort. Dans le collège où j'étais, j'ai eu un directeur et un enseignant qui m'ont accompagné et qui m'ont vraiment - comment dire ? - accepté avec ce que j'étais à cette époque-là, blessé par ce drame. Ils m'ont permis de découvrir - et c'est quelque chose de fondateur pour moi - que le Christ m'aimait infiniment, avec toutes mes faiblesses. Ensuite, je suis devenu professeur de sciences économiques et le premier établissement que j'ai dirigé, c'est mon ancien collège. Car vraiment, ces personnes m'ont profondément marqué... Je leur dois en partie ce que je suis devenu.
Comment êtes-vous devenu secrétaire général de l'enseignement catholique ?
P. D. : Par des sollicitations successives. J'ai d'abord été enseignant puis responsable de collège, chef d'établissement... Je n'ai jamais pensé un instant que je deviendrai secrétaire général ! C'est une mission qui m'a été confiée, comme pour l'appel au diaconat d'ailleurs.
Justement, que vous apporte votre engagement de diacre ?
P. D. : Tout et rien à la fois ! La vie continue comme avant, mais il y a un « oui » et une grâce qui vous habite et qui nourrit le sacrement du mariage. Pour moi, c'est la mise en pratique de cette phrase de saint Paul : « Par l'amour, mettez-vous au service les uns des autres. » C'est ce qui m'anime au quotidien. Et quand on est ordonné diacre, après l'ordination, l'évêque nous remet l'Évangile et nous dit : « Recevez l'Évangile du Christ que vous avez pour mission d'annoncer. Soyez attentif à enseigner ce que vous avez cru, à vivre ce que vous aurez enseigné ». Et je trouve ça très beau.
Car ce qui m'habite comme éducateur et père de cinq enfants, marié depuis trente-six ans, c'est de trouver comment transmettre de l'espérance aux jeunes d'aujourd'hui. Ils en ont tellement besoin... Certains ne veulent plus avoir d'enfants car ils ne croient plus en l'avenir. C'est fou, car la vie est belle. Certes, notre période est compliquée, mais demandons à nos grands-parents et arrière-grands-parents si la vie était plus facile. Est-ce que les perspectives entre 1918 et 1939 étaient très belles en Europe et dans le monde ? Ma mission est que tout notre projet éducatif chrétien transpire de cette espérance, de la joie qui demeure, même dans les difficultés.
1. Le rapport de la Cour des comptes, publié en juin 2023, faisait état, à l'inverse, d'un « net recul » de la mixité sociale et scolaire dans les établissements privés depuis vingt ans.
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En aparté? Ses dates
1er juillet 1963 Naissance à Suresnes (Hauts-de-Seine)
1989 à 1999 Enseignant de sciences économiques et sociales
Septembre 1999 à 2004 Chef d'établissement du collège-lycée Saint-Exupéry à Montigny-le-Bretonneux (Yvelines)
2004 à 2009 Chef d'établissement à l'ensemble scolaire Fénelon à Vaujours (Seine-Saint-Denis)
2009 à 2019 Directeur diocésain de l'enseignement catholique de Créteil
6 octobre 2013 Ordonné diacre pour le diocèse de Créteil
Depuis septembre 2019 Secrétaire général de l'enseignement catholique
? Une phrase
Aime et fais ce que tu veux, de saint Augustin
? Un lieu
Le Cantal
« Mon père était originaire de Saint-Flour où nous avons une maison, dans laquelle nos enfants et petits-enfants viennent nous rejoindre l'été. Les habitants de cette région m'émeuvent : j'aime la générosité des paysans, leur simplicité. Le Cantal est un endroit magnifique et paisible, où ondulent les fameuses montagnes à vaches. Cette expression est heureuse, car j'aime beaucoup les vaches, qu'elles soient de Salers ou d'Aubrac. »
? Un texte
Les Béatitudes
« Avec ma femme, nous avons choisi ce texte pour notre mariage. Chaque béatitude commence par "Heureux les..." et nous rappelle que nous sommes appelés au bonheur. Cela fait écho à ce me caractérise profondément : ma foi en l'espérance. Je crois que, même dans les difficultés, on peut trouver Dieu. Ce grand mystère me fascine : pourquoi ai-je cette certitude ? Pourquoi, à la mort de mon père, j'ai su que j'étais aimé de Dieu alors que d'autres, dans une expérience similaire, s'en détournent ? »

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