Pression des parents, culture de l’excuse… Pourquoi les professeurs n’arrivent plus à sanctionner leurs élèves
Pression des parents, culture de l’excuse… Pourquoi les professeurs n’arrivent plus à sanctionner leurs élèves
DÉCRYPTAGE - Alors que le premier ministre Gabriel Attal avait appelé fin avril à un « sursaut d’autorité », beaucoup rencontrent des difficultés au quotidien pour faire respecter l’ordre en classe.
Mélanie, professeur dans un lycée général et technologique des Hauts-de-Seine, se réjouit d’avoir un nouveau proviseur décidé à resserrer la vis. « Il enchaîne les conseils de discipline, une quarantaine depuis le début de l’année. Il est partout, dans les couloirs, à l’entrée, à la sortie, et il ne laisse absolument rien passer, même pas une casquette sur la tête. » Mais au quotidien, ce sont les portables qui perturbent le plus ses cours. « Je n’ai pas le droit de les confisquer. Je me contente de les mettre sur mon bureau et de les rendre à la fin, soupire-t-elle.Il y a plus de cinquante ans, Mai 68 voulait mettre l'autorité à terre. Désormais, même la gauche réclame davantage d' « assistants d'éducation ». Les enseignants, qui sont passés en un siècle de hussards à martyrs de la République, sont les premiers à exiger de pouvoir « faire leur métier ». Après son percutant «Tu casses, tu répares», le premier ministre, Gabriel Attal, a appelé le 30 avril à Viry-Châtillon à un «sursaut d'autorité». Un vocable que Nicole Belloubet, sa ministre de l'Éducation, venue de la gauche, s'est toutefois gardée de reprendre. Les vieux réflexes ont la vie dure.
Les récents tragiques faits divers - le tabassage de Samara à Montpellier et la mort de Shemseddine à Viry-Châtillon, aux abords de leurs collège - ont mis en lumière l'ultra violence chez les plus jeunes. Un rajeunissement confirmé par les chiffres de la Depp, le service statistique de l'Éducation nationale. Entre 2022 et 2023, c'est au collège que le taux moyen d' « incidents graves » a le plus progressé (+ 2,3 points, soit 15,8 incidents graves pour 1 000 élèves en 2022-2023). Une augmentation constatée aussi à l'école primaire (+ 1,6 point, soit 4,6 incidents graves pour 1 000 élèves). Au collège et au lycée, ce sont les atteintes aux personnes qui arrivent largement en tête des incidents graves (76,5 %). Et parmi elles, les violences verbales (orales et écrites) dépassent largement les violences physiques.
Paradoxalement, les parents, toujours prompts à réclamer plus d'autorité, sont les premiers à la contester quand il s'agit de leur progéniture. Dans « L'école de la République attaquée » , un rapport rendu en mars 2024, deux sénateurs ont pointé cette «coéducation prônée par les textes», qui a été «progressivement dévoyée, écartelée entre des parents demandant tout à l'école et des parents devenus trop intrusifs, sommant l'enseignant de justifier une note donnée ou encore les documents pédagogiques utilisés». Face à ces contestations parfois assorties de courriers d'avocats, seuls 54 % des enseignants disent avoir reçu un «soutien total» de leur chef d'établissement, selon ce rapport.
À propos des parents, Mélanie, enseignante dans les Hauts-de-Seine, réclame qu'on lui laisse «faire son boulot». «Je vois des parents qui couvrent leurs enfants, leur trouvent des excuses, qui remettent en cause la notation.» Les parents n'acceptent plus les décisions comme avant. C'est le cas d'Yvan, qui vit très mal l'orientation en seconde pro de sa fille, scolarisée en troisième dans un établissement privé du Val-de-Marne . «Je suis prêt à faire appel, il est hors de question qu'elle aille en pro, et je refuse son redoublement», explique-t-il.
«C'est le système lui-même qui a installé cette dérive, en donnant aux parents une place excessive. Ils participent par exemple à l'autoévaluation des établissements, rapporte Agnès Andersen, secrétaire générale d'ID-FO, syndicat des personnels de direction et proviseur d'un lycée dans le Bas-Rhin. Aujourd'hui, quand on réunit un conseil de discipline, on sait qu'il y aura un appel derrière. Il arrive aussi que des parents fournissent des certificats médicaux pour éviter une colle.»Sollicitée par de nombreux parents en détresse, Me Piau, avocate spécialisée en droit de l'éducation, n'hésite pas à venir en conseil de discipline, en revêtant la robe d'avocat. Insupportable pour les enseignants.
Faut-il plus de sanctions ? Pour Mélanie, « l'arsenal est suffisant » , mais « il faut juste appliquer les sanctions » , ajoute-t-elle. « La mise en application des sanctions et punitions dépend beaucoup du professeur et surtout du chef d'établissement, résume Jean-Rémi Girard, président du syndicat d'enseignant Snalc et professeur de français . Certains, par exemple, ne font jamais de conseil de discipline.»
Le chef d'établissement a le pouvoir de prononcer l'ensemble des sanctions - de l'avertissement à l'exclusion temporaire, en passant par le blâme et la mesure de responsabilisation - à l'exception de l'exclusion définitive, pour laquelle il doit réunir le conseil de discipline, dans le cadre d'une procédure stricte. Il donne aussi le la pour les heures de colles ou l'exclusion de cours. «Cette exclusion existe sur le papier, mais dans les faits, elle est limitée, parfois pour des raisons idéologiques » , explique Jean-Rémi Girard. La hiérarchie n'est pas toujours prompte à soutenir le professeur.
Matthieu, qui a enseigné en éducation prioritaire dans un collège de Gennevilliers, a encore le souvenir douloureux de ces élèves qui lui ont lancé des œufs alors qu'il écrivait au tableau. «Les punitions collectives sont interdites. Il a donc fallu faire des auditions d'élèves, pour qu'ils dénoncent les coupables», raconte-t-il. De manière générale, coller des élèves s'avère complexe : «Je suis le plus souvent obligé de coller l'élève dans ma classe. Et comme il est interdit de leur faire faire des lignes, je dois aussi prendre du temps pour leur trouver des exercices, un comble», ajoute-t-il.
«Les heures de colle le mercredi après midi, ça n'existe plus, faute de surveillants, explique Jean-Rémi Girard. Le « Tu casses, tu répares » , c'est très bien. Encore faut-il avoir les moyens de mettre en place les mesures réparatives,poursuit-il. Il faut un travail approprié, un adulte pour le superviser, un créneau horaire», résume-t-il. Les « TIG » (travaux d'intérêt général) sont donc rares.
Mais pour Philippe Delorme, secrétaire général de l'enseignement catholique «tout ne saurait se résumer à « une question de moyens ». Chez nous, l'ensemble de la communauté se sent concernée par la question de l'autorité, du chef d'établissement au professeur, en passant par le personnel de cantine et de ménage. Il y a une cohérence», explique-t-il. Dans l'enseignement catholique, où l'on fait valoir l'idée de «rencontre» entre «un jeune» et un établissement, une « charte éducative de confiance » est signée avec la famille.
Au-delà des sanctions, c'est en classe, dans le face-à-face avec l'enseignant, que commence l'autorité. Et force est de constater que la formation des futurs profs à la « gestion de classe » est empreinte d'une idéologie qui, au nom de la bienveillance, laisse les enseignants parfois bien démunis. «Ne pas trop élever la voix, ne pas exclure... À un moment, on ne peut plus rien faire», résume Jean-Rémi Girard.
Les grands perdants de ce laxisme sont les élèves eux-mêmes. La France figure d'ailleurs parmi les pays de l'OCDE où le «climat disciplinaire» est le «moins serein», soulignait en décembre 2023 la dernière enquête internationale Pisa (qui évalue tous les trois ans le niveau des élèves de 15 ans). À 39 %, les élèves français déclarent que leur temps d'apprentissage est réduit car l'enseignant doit «attendre longtemps» que la classe se calme, contre 25 % en moyenne dans l'OCDE. Un élève sur deux explique qu'il y a « du bruit et du désordre dans la plupart ou dans tous les cours», contre 30 % en moyenne. C'est au Japon et en Corée du Sud que le climat en classe est le meilleur. Quand on lui parle des écoles étrangères, Maxime, enseignant au collège en voie pro, souligne : « Un ami m'a parlé des écoles à Madagascar, où les élèves balaient leur classe à la fin de la journée. Quand je demande cela à mes élèves, ils me répondent qu'ils ne sont pas femmes de ménage. Il faudrait leur donner de bonnes habitudes dès le primaire: au collège, c'est déjà trop tard.» C. B. ET SDT

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