Traumatisé après un exercice attentat au lycée Keller de Cachan, un prof dénonce des manquements
L’établissement du Val-de-Marne spécialisé dans la formation aux métiers de la sécurité avait reconstitué une attaque de djihadistes en novembre 2021. Un exercice tellement proche de la réalité qu’un des professeurs avait porté plainte. Deux ans et demi après, celui-ci ne s’en remet toujours pas.
Le 29 avril 2024 à 06h22 - Article Le Parisien - Julien Constant
Me Rodrigue Flahaut a écrit au rectorat et souhaite obtenir pour son client le statut de « lanceur d'alerte »et le classement de son cas en maladie professionnelle. Car le conseil estime qu'il y a un lien entre cet exercice de mise en sécurité hors norme et l'état de santé de l'enseignant.
L'établissement assailli par des élèves encagoulés et armés
Alexandre, 58 ans, est en grave dépression et encore suivi par un psychiatre. Ce prof d'économie et de gestion, qui est aussi syndicaliste, avait alerté le rectorat et déposé une plainte au commissariat pour « mise en danger par personne morale par violation délibéré d'une obligation réglementaire de sécurité ou de prudence ».
Une démarche qui avait pour but de dénoncer l'organisation par les élèves d'un simulacre d'attentat terroriste dans l'établissement à l'occasion d'un plan de sécurisation PPMS (plan particulier de mise en sûreté). Il existe une vidéo, brièvement publiée sur le réseau social YouTube et que Le Parisien a pu se procurer.
VIDÉO. Les images de l'exercice attentat « peu approprié », qui a traumatisé un prof du lycée Keller
Les images sont impressionnantes et relèvent plus de la manœuvre militaire que de l'exercice scolaire. La scène est filmée avec une GoPro, comme dans la réalité. La sirène hurle, des pétards retentissent et la fumée des fumigènes envahit la scène. Les assaillants, en réalité de jeunes lycéens, sont encagoulés, vêtus de noir, portent des gilets pare-balles et brandissent des armes. Sans nul doute factices, mais à l'aspect très réaliste.
L'affaire classée fin 2023, au niveau pénal
Des personnes sont postées sur les toits, les assaillants arrivent à bord d'une camionnette, tapent aux portes, capturent leurs camarades, les ligotent avec des liens en plastique et les allongent à plat ventre. Un jeu de rôle très réaliste donc, qui semble amuser ses participants.
Pour Me Flahaut, cette manœuvre est « totalement anormale et sans aucune dimension pédagogique. Ce n'est tout simplement pas acceptable dans une école de la République ». Pénalement, l'affaire a été classée fin 2023.
L'avis de classement du parquet de Créteil précise que « l'enquête n'a pas permis d'identifier la personne ayant commis l'infraction. Par conséquent, il n'est pas possible d'engager des poursuites pénales. En cas d'élément nouveau, la procédure sera réexaminée ».
« Mes repères et mes valeurs se sont écroulés »
Alexandre a quand même écrit au procureur général de Paris, expliquant qu'il avait désigné le chef de l'établissement sans ambiguïté dans sa plainte. Deux ans et demi après, l'enseignant se dit encore traumatisé par cette histoire.
« J'ai été complètement abandonné par le rectorat, je suis toujours inapte à exercer mon métier de professeur. Il faut comprendre que j'enseignais l'éducation civique. Je disais à mes classes de croire en la justice et en la démocratie. Et avec cette affaire, tous mes repères et mes valeurs se sont écroulés. » Pour l'enseignant, les conditions de cet entraînement sont tout bonnement « surréalistes ».
Le syndicaliste explique que les « otages » étaient prévenus qu'un PPMS allait avoir lieu, mais ne savaient ni quand ni comment l'opération serait menée. Il dénonce la violence, le danger encouru par les élèves et le traumatisme qu'il aurait pu engendrer par la peur inspirée aux adolescents. « J'ai eu le sentiment d'une mise à l'index par la communauté éducative et d'être menacé, ce qui a entraîné un moment de mal-être complet. »
« Le problème dans cette histoire, c'est que l'établissement ait mis en œuvre tout seul ce simulacre »
Selon une source proche du rectorat et un procureur, le problème ne serait pas le côté spectaculaire de l'événement, mais les conditions dans lequel il s'est déroulé. « On peut faire ce genre de chose, explique le magistrat. Mais il faut que l'opération soit encadrée par les pompiers et la police. Le problème dans cette histoire, c'est que l'établissement ait mis en œuvre tout seul ce simulacre d'attaque ».
Contacté, le rectorat de Créteil confirme que cet exercice « n'était pas approprié, avait été organisé sans son accord et à l'initiative du seul établissement ». Lorsqu'il a été mis au courant de la situation, le siège académique a demandé au lycée de se conformer à l'avenir aux exigences réglementaires et a exigé qu'il supprime la vidéo publiée sur YouTube. En ce qui concerne les demandes administratives du professeur, les autorités éducatives soulignent que l'administration est soumise à une obligation de réserve.
De son côté, la proviseure, Fatma Makhlouf, assure que cette affaire n'est probablement pas la cause de la dégradation de l'état de santé du professeur en question qui souffre de dépression. « Je regrette que cet exercice l'ait choqué. Mais il a été organisé et encadré par des enseignants à l'occasion d'activités du lycée qui forment les jeunes aux métiers de la sécurité. Par le passé, nous avons déjà réalisé des opérations similaires en faisant venir des pompiers et des policiers. Nous avons même recréé une intervention de secours comme lors de l'attentat du Bataclan. Ce type d'action fait partie de la formation », souligne-t-elle.
« Les lycéens ne couraient aucun danger »
En ce qui concerne les faits de novembre 2021, la directrice estime que « les lycéens ne couraient aucun danger ». « Il n'y avait pas d'ados sur les toits, toute l'opération était encadrée par des enseignants et un scénario avait été établi, précise la responsable d'établissement. Les étudiants et leurs profs devaient s'enfermer et se cacher. Par ailleurs, la tenue de ce PPMS avait été signalée auprès de la police et des pompiers, avec lesquels nous travaillons de manière habituelle dans le cadre de nos formations. Malheureusement, ils n'étaient pas disponibles ce jour-là pour y participer. Tout s'est déroulé en toute sécurité dans la seule l'enceinte fermée de nos locaux. Les riverains avaient même été avertis qu'il pourrait y avoir des bruits de pétards. »

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