Violences sexuelles, omerta et chasse aux sorcières dans un lycée privé de Vincennes

 

Violences sexuelles, omerta et chasse aux sorcières dans un lycée privé de Vincennes

 INFO ACTU PARIS. Plusieurs témoignages évoquent des situations de harcèlement sexuel et d'attouchements de la part d'un surveillant sur des élèves du lycée Ledoux à Vincennes.

Par Emilie Salabelle Publié le   Article Actu Val de Marne

INFO ACTU PARIS. « P*. nous touche, D*. le couvre. » Après des années de silence, la colère a explosé sur les murs du lycée privé Claude-Nicolas Ledoux – EBTP de Vincennes, recouverts de tags en novembre 2023. Depuis avril, des témoignages ont fait surface contre un surveillant en poste depuis une quinzaine d’années au sein de l’établissement qui prépare aux métiers du BTP, d’art et du design. Dans des récits signés ou anonymes, dix jeunes femmes, lycéennes ou étudiantes, évoquent de multiples cas de violences sexuelles dont elles auraient été victimes et témoins. Madame B*., enseignante en philosophie, qui a porté leurs signalements, affirme être depuis la cible d' une cabale.

« J’ai ouvert une brèche »

C’est pendant ses cours, durant lesquels la question du harcèlement a parfois été abordée, que plusieurs élèves s’ouvrent à l’enseignante. Elles disent subir des comportements inacceptables de la part de Monsieur P., surveillant d’une quarantaine d’années, chargé de gérer les entrées, retards et punitions des élèves. L’homme serait coutumier d’attouchements physiques et de propos à caractère sexuel

J'ai bel et bien ouvert une brèche sur le harcèlement en général. En tant qu'enseignante, il était de mon devoir de veiller au bien-être de mes élèves. Je leur ai conseillé d'en parler ou de porter plainte.

Madame B.Enseignante en philosophie

Au fil des mois, plusieurs élèves décident de confier à l’enseignante leur témoignage écrit, anonyme ou signé, pour que celle-ci en parle à la direction. Dans ces écrits qu’actu Paris a pu consulter, se dessine un harcèlement systématisé de la classe féminine.

Bisous, caresses et allusions sexuelles

Les témoignages évoquent des caresses non sollicitées sur les cuisses, le dos, la nuque, les épaules et, parfois, des bisous sur la joue ou la tempe.

Il est venu vers moi et m'a caressé les joues en me disant 'tu sais comment il faut faire pour justifier tes absences' et m'a pris par les épaules (bras au-dessus) en me faisant un bisou sur la tempe.

Une élève

 

« Régulièrement, il passe sa main sur mes hanches et le bas de mon dos pour me décaler en passant, et j’ai observé ce même geste sur mes amies », témoigne une autre. Deux autres étudiantes dépeignent une fois où le surveillant a voulu se faire « une petite place » sur le banc où elles étaient assises en s’étalant sur elles. « On a dû le pousser, car il ne voulait pas se lever, il insistait pour rester sur nous. »

Les victimes évoquent aussi des regards qui mettent « mal à l’aise », des œillades insistantes sur le corps ; des « remarques furtives », suggérant des propositions indécentes ; des gestes sans équivoque.

Je passais devant Monsieur P., qui me regarde passer avec un sourire perturbant en mimant avec ses mains un geste de fellation et par la suite de masturbation.

Une élève

Les réflexions sur le physique des jeunes femmes semblent omniprésentes. Scolarisée au lycée, une élève revient sur plusieurs événements survenus lors de sa classe de seconde, alors qu’elle avait 16 ans : « Il commence à faire des réflexions déplacées qu’il fait passer pour de l’humour tel que : ‘Oh les filles, vous avez de gros …’, en mimant une forte poitrine avec ses mains. Lorsque le lycée nous a fourni des tablettes lors du confinement, il a suggéré à ma copine et à moi de faire des appels visio pour, je cite : ‘Pas du porno, juste un apéro’. « 

Chargé de s’assurer que les élèves portent des tenues conformes au règlement, Monsieur P. se montrerait sur ce point particulièrement insistant, comme le décrit Kiana, interne entre 2020 et 2023 au lycée, que nous avons contactée au téléphone. 

Il était posté à un endroit où on était obligées de passer, on appelait ça la douane. Il nous regardait de haut en bas, longtemps, pendant environ deux minutes. Il nous demandait d'ouvrir nos vestes ou nos manteaux pour vérifier qu'on n'avait pas un crop-top en dessous. 

KianaAncienne interne du lycée

Les internes devaient subir des fouilles répétées de la part du surveillant, se souvient Kiana. Après l’inspection de l’un de ses sacs, une de ses colocataires aurait eu des remarques sur la taille de ses soutiens-gorge. « Je savais que c’était à toi, accompagné d’un regard prononcé sur sa poitrine », relaye l’ancienne interne, qui évoque un sentiment d’insécurité au contact de cette personne et une scolarité « ruinée » par « une angoisse constante ».

Un binôme craint par les élèves

Nombreux sont les témoignages décrivant un homme intrusif dans la vie des jeunes filles. « C’est quelqu’un de beaucoup trop proche de ses étudiantes. Il posait des questions intimes, cherchait à savoir si on avait des relations », assure Kiana. « Monsieur P. m’interdit de fréquenter [un] garçon, car, d’après-lui, ‘il voudra juste te niquer et te dégager, tu crois que si j’avais ton âge, j’aurais pas essayé non plus’, avec une caresse sur l’épaule en me disant : ‘C’est pour toi que je dis ça ma choupette' », écrit une étudiante. Une autre raconte que le surveillant aurait interrogé une élève sur un suçon dans son cou, avant d’ajouter : « J’aurais bien aimé être là. »

 

Souvent accompagné de Monsieur D., ancien militaire devenu CPE, dont les scènes de colère terrorisent plusieurs élèves, le surveillant semble agir en toute impunité. « Ils faisaient la paire. On n’a jamais essayé de parler avec le CPE de ce qu’on subissait avec le surveillant. On ne voulait surtout pas attiser sa colère », relate Kiana, qui a fait de nombreuses fois les frais des sorties tempétueuses du CPE. 

Monsieur D. me convoquait régulièrement, presque tous les matins, et me hurlait dessus en frappant sur son bureau. Il me répétait que j'étais "une petite peste qui ne pète pas plus haut que son cul".

KianaAncienne interne du lycée

Des alertes restées sans réponse

Dès les premières alertes, la direction est informée. « On m’a dit : ‘C’est de l’affection mal placée’« , précise la professeure de philosophie. En octobre 2023, la transmission de nouveaux témoignages n’a pas plus de retentissements. « Nous n’envisageons rien », répond la direction à Madame B. dans un mail qu’actu Paris a pu consulter. 

Au fil des mois, l’enseignante explique se sentir de plus en plus isolée et ressentir un harcèlement sur sa personne au sein de l’établissement. « On me faisait passer pour une menteuse, une manipulatrice, une hystérique. Il y a eu une pétition qui a circulé contre moi de la part du corps enseignant. Des élèves ont été poussés à témoigner contre moi », retrace Madame B., la voix tremblante.

Très affectée, elle s’étonne encore du renversement de situation qu’elle a vécu en quelques mois. « J’avais une situation confortable. J’étais réputée pour être proche de la direction. Dans cette histoire, j’ai simplement été une lanceuse d’alerte. Depuis, tout s’est effondré », murmure-t-elle. Après avoir subi de nombreuses représailles, notamment de la part du CPE, elle indique avoir été arrêtée à plusieurs reprises. « J’ai perdu 6 kg en une semaine. Je me réveille la nuit en pensant à cette histoire, à essayer de chercher du rationnel dans de l’irrationnel. » 

Face à l’inaction de sa direction, la professeure se tourne vers le rectorat, puis vers le ministère de l’Éducation. Elle reçoit une réponse du cabinet de Gabriel Attal. « Je n’ai pas manqué de transmettre votre correspondance à madame la rectrice de l’académie de Créteil », lui écrit le chef du bureau des cabinets, dans un mail que nous avons pu consulter.

Des tags sur le lycée

En novembre 2023, soit huit mois après les premières alertes, des tags incriminant le surveillant, le CPE et l’administration font leur apparition sur les différents bâtiments. « Administration à dégager », « Surveillant à surv. », « P. touche ta bite, pas nos cuisses » et enfin, « P. nous touche, D. le couvre ».

Une semaine après, les filles ayant témoigné sont reçues dans le bureau de Monsieur Michel Oudin, directeur général. Elles confirment et signent leur déclaration. Contacté, le directeur confirme avoir audité et vérifié les témoignages de « trois ou quatre filles ». « Il y a eu certainement une faute« , reconnaît-il, réfutant néanmoins tout soupçon d’attouchement sexuel. Il estime que les comportements problématiques relèvent « peut-être d’affection mal placée », avant d’ajouter qu' »il y a eu des gestes mal placés », « au moins un bisou ». 

À la lumière de ces éléments, le surveillant a été « immédiatement suspendu« , affirme auprès d’actu Monsieur Michel Oudin. « C’est un garçon assez fragile, il s’est mis en congé maladie depuis cette date-là, on avait peur qu’il fasse une bêtise », ajoute le directeur général. Sa réintégration ou non dans l’établissement après son congé maladie et sa mise à pied n’est pas tranchée. « Je ne peux pas me prononcer à ce sujet », ajoute-t-il, refusant tout commentaire sur d’éventuels faits de harcèlement visant l’enseignante de philosophie.

En décembre 2023, Madame B., après avoir alerté le rectorat et le ministre de l’Éducation nationale, décide de se tourner vers le procureur de la République de Créteil. « Je m’en remets à vous devant le silence de mes hiérarchies directes. Ni M. Rousselet, chef
d’établissement, ni M. Oudin, directeur général, n’ont proposé à ces jeunes filles de porter plainte », écrit-elle dans son courrier. Elle indique qu’une enquête a été ouverte. Contacté, le parquet de Créteil n’a pas, à ce jour, répondu à nos sollicitations.

Des années au passé trouble 

Derrière ces soupçons, des craintes plus grandes encore émergent. « Y penser me noue le ventre, j’éprouve de l’inquiétude et de l’angoisse en imaginant ce qu’il pourrait faire, et la colère et de la haine en pensant à tout ce qu’il a déjà fait », décrit une jeune femme dans un témoignage.

Les agissements qui sont reprochés au surveillant semblent traverser les classes et les époques. Les témoignages reçus émanent de différentes filières, allant du lycée aux formations post-bac. « La plupart des filles qui ont témoigné ne se connaissent pas, elles n’ont pas de lien entre elles », indique Madame B. La réputation du surveillant semble dépasser même les grilles de l’établissement. « Lorsque je parle à des anciens élèves, tout le monde le surnomme le pointeur ou l’obsédé« , écrit une élève dans son témoignage. 

Omerta et stratégie d’esquive

« C’est un établissement où il ne faut rien dire, appuie l’enseignante. Si on parle, le CPE convoque, hurle, tape sur la table… » Les élèves, elles, optent généralement pour la stratégie de l’esquive. « On faisait souvent tout pour éviter Monsieur P., tout le monde savait pertinemment pourquoi. Il ne se cachait pas d’être proche des filles. Il s’en vantait même », estime Kiana. Beaucoup de victimes n’osent pas protester, selon les témoignages.

Ainsi, une étudiante raconte comment elle s’est vue infliger par surprise un bisou : « Je me suis figée sur place en le regardant avec de grands yeux. Et à ce moment, il est déjà très proche de mon visage, comme s’il était sûr que je n’allais pas refuser. Alors, pour ne pas créer de problème, sachant que c’est le surveillant principal, j’ai effectué un sourire forcé en sortant un petit ‘oui’ à contrecœur. »

Une autre élève, « par peur de déclarer une guerre perdue d’avance« , écrit avoir décidé de ne rien dire aux blagues à connotations sexuelles que lui faisait le surveillant. 

Je pense que plein de jeunes filles sont dans ma situation et préfèrent ne rien dire pour éviter d'être dans son viseur, comme il dit.

Une élève

Depuis que la parole se libère, des élèves déclarent avoir vécu des formes de pression et de manipulation de la part de l’administration de l’établissement. Dans un enregistrement que nous avons pu nous procurer, on entend le CPE balayer auprès d’une classe de lycéens les signalements faits sur le surveillant, estimant que les élèves ont été manipulés par leur professeur. « Ça ne vous concerne pas. Méfiez-vous de ce qu’on vous dit », répète-t-il. 

De son côté, Madame B. explique avoir obtenu la protection fonctionnelle de la part du rectorat de Créteil, concernant des faits de harcèlement et de diffamation de la part de collègues. Contacté, ce dernier n’a pas répondu à nos sollicitations à cette heure. Épuisée, l’enseignante estime avoir rempli son rôle. Et met ses espoirs vers une « nouvelle génération convaincue de la nécessité de briser cette omerta ». 

*Les noms ont été anonymisés

Article BFMTV - 23.03.24

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