« En sortant de mon établissement catholique, ça m’a fait un choc d’être en cours avec des garçons »

 

« En sortant de mon établissement catholique, ça m’a fait un choc d’être en cours avec des garçons »

 « Premières fois » : récits de moments charnières autour du passage à l’âge adulte. Cette semaine, Elodie (son prénom a été modifié), 22 ans, raconte sa scolarité au sein d’une communauté catholique traditionaliste. 

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Publié le 10 mars 2024 à 11h00      Article Le Monde

La première fois que j’ai indiqué à mon lycée catholique que je souhaitais le quitter, c’était en seconde. Depuis la primaire, j’étais scolarisée dans cet établissement privé hors contrat, tenu par des sœurs dominicaines rattachées à une fraternité catholique traditionaliste. Je rêvais de le quitter depuis le collège, parce que mes frères et sœurs étaient tous partis en arrivant au lycée. Mais mes parents avaient refusé jusque-là.

Les sœurs ont très mal pris mon souhait d’aller dans un lycée public. Quand j’ai dit à la supérieure que j’allais passer un examen de connaissances pour y entrer, elle m’a répondu que c’était une très mauvaise idée, que mes parents avaient tort de me laisser partir. Pendant tout le reste de l’année, elle a eu un comportement très froid, me faisait des remarques sans cesse sur le sujet… Comme si j’allais devenir diabolique en changeant de lycée.

Dans le milieu très fermé de cette fraternité catholique, les gens considèrent qu’ils font partie d’une élite de la société parce qu’ils ont les bonnes valeurs, la bonne éducation. L’enseignement public y est vu comme une perversion, voire un poison. C’est presque un affront à la communauté d’y scolariser ses enfants. Tous mes frères et sœurs sont allés dans cet établissement : ma famille y est liée depuis des générations. Même si mes parents n’étaient pas pour autant d’accord avec toutes les méthodes employées.

« On nous mettait des œillères »

Le quotidien était rythmé par la liturgie catholique : tous les matins, avant de commencer le cours, il y avait une petite prière. Pour celles qui étaient au pensionnat, il y avait le chapelet, la messe. Lors du carême, on allait faire des chemins de croix une fois par semaine, pendant les heures de cours. On devait respecter des règles très strictes concernant nos tenues : la jupe était sous le genou, pas de décolletés ni de vêtements transparents, pas de logos ou de sweats à capuche. Comme il était impensable pour des filles de porter des pantalons, la tenue de sport c’était une tunique qui descendait jusqu’au genou, avec un short qui devait être bouffant, et non moulant.

Tous nos enseignements étaient imprégnés de la religion. Le plus flagrant, c’était les cours d’histoire, qui étaient très axés sur l’histoire catholique, la période romaine et le Moyen Age. On faisait l’impasse sur la Préhistoire et l’Antiquité, l’histoire plus récente était mise sous le tapis. Et puis les sœurs émettaient des jugements de valeur : on nous disait que la Révolution française avait été mauvaise parce que les catholiques avaient souffert, les croisades étaient glorifiées… On nous mettait des œillères comme si rien n’avait de sens sans la religion. Je détestais l’histoire, ce qui a changé quand je suis arrivée dans un établissement public.

Nous avions aussi des cours de catéchisme une ou deux fois par semaine, et le latin était obligatoire dès la sixième. Avec le recul, je me suis rendu compte que nos programmes étaient obsolètes, tous nos livres avaient des dizaines d’années. Je me souviens qu’en seconde, on étudiait la génétique mais c’était très limité parce que les sœurs ne voulaient pas parler de procréation ni de sexualité. J’avais des lacunes dans certaines matières.

Ça se passait mal pour moi avec les sœurs, leur manque de pédagogie était flagrant. C’était majoritairement elles qui donnaient les cours, mais la plupart du temps elles n’étaient pas formées dans leur discipline, donc elles avaient parfois du mal à expliquer les concepts. On avait une quantité de travail monstrueuse à faire à la maison, des autodictées, énormément de choses à apprendre par cœur.

« En seconde, on était quatre »

En primaire, ma mère avait relevé que l’écriture ou l’orthographe n’étaient pas du tout enseignées avec les méthodes actuelles. Même en travaillant ça pendant des heures, nous étions beaucoup à avoir un niveau catastrophique en arrivant en CM1. Quand ma mère l’avait souligné auprès de l’école, on lui avait répondu que c’était nous le problème, la nouvelle génération, qu’il fallait nous apprendre à travailler correctement.

Et puis les sœurs nous faisaient très peu de remarques positives. Dans un moment très solennel, la supérieure de l’école nous remettait notre bulletin de notes trimestriel : les appréciations étaient toujours des « peut mieux faire », même avec 17 de moyenne. Quand je suis arrivée au lycée public, j’avais très peur parce que j’étais persuadée d’être nulle à l’école. En fait je m’en suis beaucoup mieux sortie qu’avant, j’ai eu de très bonnes notes.

Par contre, c’était complètement nouveau pour moi d’être dans une classe d’une trentaine d’élèves : depuis que je suis petite, j’ai toujours été avec une dizaine de filles, voire moins. En seconde, on était quatre. Et puis d’être en cours avec des garçons, ça a été un autre choc. Jusque-là, on n’avait jamais le droit de les voir parce que l’établissement n’était pas mixte. Au collège, pendant la période de la puberté, là où on commence à avoir des histoires amoureuses, il fallait absolument nous séparer.

Lors de la messe obligatoire, une fois par semaine, les garçons étaient toujours à l’arrière de la chapelle, aux récréations ils ne pouvaient pas se mélanger à nous… Lors des événements où les familles étaient présentes, on se disait toujours « attention, il y a un garçon ! », personne n’osait se parler, c’était tabou. Ça a créé un fossé entre nous, on a grandi avec l’idée que les garçons sont spéciaux. Donc quand je suis arrivée au lycée public, je ne savais pas du tout à quoi m’attendre, c’était même bizarre pour moi qu’ils me parlent comme à un humain « normal ».

« La femme devait être à la maison »

La vision qu’on nous a inculquée sur la place des hommes et des femmes dans la société est un peu archaïque. En cours d’éducation religieuse catholique, on nous disait que la femme devait être à la maison, à travailler pour les enfants, et que l’homme devait travailler à l’extérieur. Les sœurs faisaient ouvertement part de leur soutien à des mouvements comme celui de La Manif pour tous par exemple.

Quand on grandit là-dedans, on ne peut pas vraiment prendre de recul, on ne connaît rien d’autre. A cette époque, je n’avais pas d’amis extérieurs à l’école catholique. C’est en grandissant et en voyant mes frères et sœurs s’en émanciper que j’ai pris peu à peu conscience du problème. En arrivant au lycée public, j’étais convaincue des idées négatives qu’on m’avait transmises sur l’homosexualité ou les personnes transgenres.

Je pense que j’ai été détestée par certains camarades parce que j’étais très fermée d’esprit sur ces sujets. Mais je n’avais même pas d’arguments réels ! J’avais été éduquée comme ça. Il m’a fallu énormément de temps pour m’ouvrir, aujourd’hui je n’ai plus du tout le même avis sur ces questions.

Je suis toujours de confession catholique, mais je me suis beaucoup écartée des valeurs de ma communauté. Je continue de dire que je suis pratiquante et de participer à leurs activités, pour éviter les affronts. C’est un entre-soi très petit où toutes les familles se connaissent, de génération en génération. Si on ne me voit plus à la messe, c’est ma famille qui va recevoir la désapprobation des membres, on va dire que j’ai mal tourné. Donc je continue, le temps d’être en capacité de dire stop.

 

 

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