« Un système mafieux » : ces profs du privé en souffrance et « en guerre » contre l'enseignement catholique

 

« Un système mafieux » : ces profs du privé en souffrance et « en guerre » contre l'enseignement catholique

Le 8 février 2024 à 05h30            Article Le Parisien

À son corps défendant, elle est devenue en quelques semaines lerévélateur inespéré des pourfendeurs de l'enseignement catholique. En tentant de justifier la scolarisation de ses enfants au sein du collège Stanislas à Paris, Amélie Oudéa-Castéra, ministre - en sursis- de l'Éducation nationale et des Sports, a mis le projecteur sur l'école privée et les dérives qui y sont parfois constatées.

Car derrière le cas du très réputé établissement parisien, dont un rapport a récemment pointé les dérives homophobes et sexistes, nombre d'écoles sont traversées par de violentes crises internes, notamment en Île-de-France et dans l'Oise.

« Ce sont des pratiques dysfonctionnelles systémiques », résument plusieurs enseignants du privé qui se sont rassemblés récemment au sein d'un collectif pour faire entendre leur malaise. Son nom : Stop aux souffrances dans les établissements catholiques. Un collectif né d'une première mobilisation de parents d'élèves et d'enseignants de l'institution Jeanne-d'Arc de Montrouge (Hauts-de-Seine) au moment où l'établissement catholique était secoué par une grave crise interne. La direction était alors accusée de faire régner « un climat de peur » et « une pression quotidienne », voire du « harcèlement ».

Une mère de famille, à l'initiative du groupe, se souvient encore de cette « chasse à l'habillement » menée par l'établissement. « Des gamines de 5 ans à qui on mettait une blouse en plein été pour masquer une robe à bretelles », n'en revient toujours pas la maman.

Le collectif, qui compte aujourd'hui « une cinquantaine » de membres, va rapidement prendre la mesure d'un mal-être qui dépasse leur établissement. Sur un blog, ils commencent à recenser méthodiquement les cas qui leur remontent ou qui ont déjà été médiatisés. « Je me suis dit, se souvient la mère de famille : l'enseignement catholique a un mode de fonctionnement avec une pression permanente. Soit tu rentres dans le moule soit tu dégages et on te ruine ta vie... »

Signe du malaise, tous les enseignants sollicités dans le cadre de cet article ont requis l'anonymat. « Cela montre bien la violence, estime l'un d'eux. Si nous nous sentions libres de parler, nous lèverions l'anonymat, sauf que de nombreux exemples montrent que ceux qui ont dénoncé en leur nom l'ont payé très cher... ».  Contacté, Philippe Delorme, le secrétaire général de l'enseignement catholique, n'a pas souhaité donner suite. « Dans la période qu'on traverse, on a décidé de ne pas répondre », fait-on savoir dans son entourage.

« Pressions », « actes d'humiliation et d'intimidation »

Au sein du collectif, les signalements qui arrivent des quatre coins de la France racontent tous la même souffrance. L'un des derniers messages date de fin janvier. Dans son « appel à l'aide », une professeure d'un lycée catholique de Seine-Saint-Denis évoque sa peur de « tomber en disgrâce après tant d'années de bons et loyaux services ». Elle cite, pêle-mêle, « des retraits de responsabilités, des menaces sur son emploi du temps, des accusations calomnieuses sans aucune preuve... » « Un jour, on me reproche de mettre trop de notes, que je décourage les élèves, un autre, on me convoque pour une suspicion d'ébriété dans les couloirs, retrace l'enseignante. Ce sont des faits que je conteste radicalement. »

Comme nombre de professeurs interrogés, elle veut y voir les conséquences d'un « système récurent » propre à l'enseignement catholique : « Il y a une opacité, un système autoritariste qui se met en place sans aucun contrôle du rectorat, qui refuse d'y mettre son nez. »

Un constat partagé par ces professeurs de l'institution catholique Sainte-Thérèse de Montgeron (Essonne) qui avaient manifesté en juin dernier contre les « pratiques managériales brutales » de leur direction. Un communiqué du syndicat national FO de l'enseignement privé faisait état de « pressions », « d'actes d'humiliation et d'intimidation ». « Il n'était plus permis de parler entre collègues, de plaisanter, mais plus grave encore, il était interdit de s'entraider, de coopérer », avait confié un salarié au Parisien-Aujourd'hui en France.

Du côté de Saint-Germain-en-Laye (Yvelines), c'est l'institut Notre-Dame qui est ciblé par une plainte pour harcèlement déposée par un professeur en juin dernier. « J'ai été traitée de salope en salle des profs, on me décrédibilisait auprès de mes élèves, j'avais une pression terrible », avait indiqué l'enseignante dans sa plainte.

Dans les doléances du monde enseignant, il est aussi souvent question de censure. À l'image de l'Institution Jean-Paul II de Compiègne (Oise), où deux films ont été interdits de visionnage par la hiérarchie l'an dernier : un biopic sur Simone Veil et « Rafiki », qui évoque l'histoire d'un couple de lesbiennes au Kenya. Le chef d'établissement, qui s'était également rendu coupable de propos ouvertement homophobes, avait finalement été contraint à une retraite forcée au mois de juin dernier.

« Nous recevons des appels au secours de la France entière »

Autant de signalements qui affluent sur l'email du collectif. « Mais c'est encore un modeste échantillon de la réalité du privé sous contrat, estime une enseignante à l'origine de ce mouvement. Nous recevons des appels au secours de la France entière. Ce sont des collègues ou des parents d'élève qui sont soulagés de pouvoir en parler alors que la volonté des directions de l'enseignement catholique est de faire taire à tout prix. »

À chaque fois, les enseignants qui tentent d'alerter assurent faire face à la « loi du silence » avec une « hiérarchie catholique sourde aux alertes ». « L'enseignement catholique répond par une violence inouïe dans le but de faire taire, résume une professeure qui s'est muée en lanceuse d'alerte. Il fonctionne comme un système mafieux dans lequel tout le monde se protège. » « Il faut montrer l'opacité de ce monde parallèle », insiste une autre enseignante qui se dit « en guerre » contre ce « système qui se complaît dans la médiocrité ».

Que faire face à ce malaise croissant ? Dans une lettre ouverte adressée au ministère de l'Éducation nationale en octobre 2023, le collectif Stop souffrances enseignement catholique en appelle à une « évolution de l'enseignement sous contrat avec l’État ».

Ils y réclament « la transparence et le contrôle des budgets », notamment en interdisant « les dons des familles ». Le collectif suggère également de revoir l'embauche et les statuts des directeurs, dont les salaires ne dépendent pas de l'Éducation nationale. « Le système de recrutement est aujourd'hui inacceptable, regrette le texte. Les critères de choix sont inconnus, malléables. »

Commentaires

Anonyme a dit…
Merci au Parisien de parler enfin de cette loi du silence et de ce système mafieux. Il n'est pas rare que des parents soient s'immiscent dans les établissements, certains y travaillent notamment font de la pastorale. L'APEL, seule association des parents d'élèves qui existe contrairement au public, est puissante et est souvent de mèche avec les Directions. A la tête des OGEC, des présidents d'OGEC, bénévoles sur le papier mais qui font trop souvent fonctionner leur business, les CDE sans concours, cooptés et trop souvent protégés. Tout ce petit monde se serre les coudes et ça donne les petites magouilles entre amis. Beaucoup de choses sont sues et tues. L'opacité des budgets, des statuts, des OGEC permettant de faire ses petites affaires entre amis et les rectorats qui laissent faire. L'enseignement catholique n'a parfois et trop souvent que le nom de catholique...C'est bien triste et quelle déception quand le choix s'est porté pour l'enseignement catholique pensant y trouver des valeurs chrétiennes, des vraies.
Anonyme a dit…
Merci pour ce que vous faîtes ! Les présidents d'OGEC sont à l'image des petits chefaillons impuissants et prompts à lâcher leurs enseignants au moindre "ouin ouin" des parents trop intrusifs et contestataires...

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