«Est-ce que vous couchez avec des hommes ?» : à Stanislas, un entretien d’embauche choquant avec l’ancien directeur
«Est-ce que vous couchez avec des hommes ?» : à Stanislas, un entretien d’embauche choquant avec l’ancien directeur
Alors qu’il est étudiant à Paris, un Britannique postule pour un poste d’assistant d’anglais au sein du lycée privé en 2012. Dans un témoignage à «Libération», il rapporte les propos indécents de Daniel Chapellier, depuis mis en examen pour «agression sexuelle sur mineur de moins de 15 ans».
Le 21 janvier, Peter (1) reçoit un message de Tom (1), un copain de fac à qui il n'avait pas parlé depuis un bout de temps : «J'imagine que tu as vu tout ce qu'on raconte aux informations sur Stanislas ces dernières semaines, tu as pensé à parler à un journaliste de ton expérience lors de l'entretien d'embauche là-bas ?» «C'est fou, j'ai parlé de ça toute la semaine», lui répond alors le trentenaire britannique.
Bien sûr, Peter a suivi. Il a vu que cet établissement privé des beaux quartiers parisiens, où la très éphémère ministre de l’Éducation Amélie Oudéa-Castéra scolarise ses enfants, avait été épinglé par l'Inspection générale de l'éducation nationale pour ses pratiques homophobes et sexistes. Forcément, ça réveille des choses. Au printemps 2012, celui qui est alors étudiant en licence d'études françaises, sur le campus parisien de l'Université de Londres, cherche un petit boulot. Un ami qui travaille à Stanislas lui suggère alors d'y postuler comme assistant d'anglais. «C'était payé à peu près 1 000 euros par mois, pour cinq heures de travail par semaine, et il n'y avait pas de loyer à payer parce qu'on vivait dans l'école. J'étais étudiant, je venais du Pays de Galles, d'une famille assez modeste, c'était une opportunité incroyable», resitue Peter pour Libération.
Le jeune homme postule. Décroche un entretien avec Daniel Chapellier, directeur de l'établissement de 2002 à 2015. Son ami le prévient, dans des messages que nous avons consultés : «Ils sont très homophobes et ils ne s'en cachent pas.» Peter lui demande alors s'il doit mentir sur son homosexualité. «Non, sois honnête, mais sois prêt à répondre à des propos déplacés.» Peter balaie finalement vite le sujet : s'enquérir de l'orientation sexuelle d'un candidat à l'embauche est illégal. Pas une seconde, il n'imagine ce qui l'attend.
Ce 7 avril 2012, l'entretien démarre normalement. Mais, «après quelques questions, c'était évident que Daniel Chapellier essayait de m'interroger sur ma sexualité. C'était subtil pour commencer, il m'a dit : "Je vois que vous vivez dans le Marais, c'est un quartier très gay", relate Peter, 20 ans à l'époque. Soudain, il m'a demandé : "Est-ce que vous couchez avec des hommes?" C'était un de mes premiers entretiens d'embauche, c'était un choc, je ne savais pas quoi dire. Je suis resté silencieux pendant un moment.»
«Il est resté dans une position d'autorité»
Le coming out de Peter est encore récent. Un an, un an et demi, guère plus. Dans sa tête, ça turbine. Doit-il mentir pour décrocher ce poste qu'il pense en or, et ainsi renier ce qu'il a fini par accepter ? «Je me suis dit : "Si je rentre dans le placard, ça ne peut pas me rendre heureux."» Il répond que oui, il est gay. «Pour quelqu'un que tu viens de rencontrer, surtout dans ce contexte professionnel, c'est très, très bizarre», juge-t-il aujourd'hui. Peter bafouille qu'il s'agit de sa vie privée et que ça n'a aucun rapport avec le travail. «Il m'a dit qu'il devait s'assurer de la sécurité de ses élèves», affirme le Britannique à Libération. Une version que nous a confirmée Tom, son camarade de fac.
Au cours de l'entretien, poursuit Peter, Daniel Chapellier se serait levé pour se saisir d'un dossier. «Il m'a montré les photos de tous les élèves garçons et il m'a demandé : "Est-ce qu'ils vous attirent ?" Il me demandait si j'étais attiré sexuellement par des mineurs ! lâche-t-il. J'étais choqué, j'ai répondu : "Bien sûr que non."» Nous avons pu lire les messages échangés en 2012 entre Peter et Mary (1), à l'époque assistante d'anglais à Stanislas, qui corroborent ce récit. Daniel Chapellier aurait en outre demandé à Peter quand il s'était fait «prendre» pour la première fois, autrement dit quand il avait perdu sa virginité, et lui aurait dit : «J'imagine que les hommes vous trouvent très attirant vu que vous faites très jeune.» Une phrase troublante lorsque l'on connaît la suite.
Car Daniel Chapellier, aujourd'hui septuagénaire, a été mis en examen en 2021 pour agression sexuelle sur mineur de moins de 15 ans, après la plainte d'un élève - un garçon - de Saint-Jean-de-Passy, l'établissement parisien dont il a pris la tête après avoir quitté Stanislas. Des accusations qu'il réfute. Auprès de Libération, le conseil de Daniel Chapellier, Me Yassine Yakouti, indique que «plus de 400 personnes ont été auditionnées depuis deux ans, c'est toujours en cours de traitement». Avant d'estimer que «des éléments démontrent que le plaignant a une tendance à l'affabulation». Daniel Chapellier avait porté plainte en 2021 contre l'adolescent pour «dénonciation calomnieuse».
«Ça m'attriste parce que les signaux d'alerte étaient là pendant mon entretien et j'avais été alerté moi-même de son comportement, donc plusieurs personnes savaient, reprend Peter. Cet homme n'avait peur de rien, il me demandait ma sexualité, mon attraction physique à des mineurs, c'est quand même un gros signe d'alerte. Il est resté dans une position d'autorité, avec des mineurs sous sa responsabilité, pendant des années.»
«Je voulais que les autres voient ce qui m'était arrivé»
A l'issue de son entretien, Peter s'émeut de cette expérience auprès de sa maîtresse de stage de l'époque, laquelle lui conseille de saisir le Défenseur des droits. Contactée par Libération, elle peine à se souvenir de cette histoire. «Ça remonte, ça fait douze ans. Mais c'est possible», dit-elle. Son collège, lui, l'assure : « Peter n'est pas un affabulateur. On est convaincus que ce qu'il raconte est juste.» Contacté par nos soins, le Défenseur des droits répond qu'«en conformité avec le règlement général sur la protection des données, [il] ne conserv[e] pas des dossiers aussi anciens» et ne peut donc ni confirmer ni infirmer avoir été saisi de cette histoire. Peter, lui, n'a jamais été informé d'une quelconque suite.
Quelque temps après cet entretien, raconte Peter, Daniel Chapellier lui en propose un second. Il refuse. «C'était difficile financièrement, mais c'était un choix moral avant tout.» L'étudiant aurait alors pris la peine de répondre au directeur en dénonçant tout ce qui l'avait choqué lors de leurs échanges. «J'ai mis en copie le mail contact de l'école, parce que je voulais que les autres voient ce qui m'était arrivé», assure-t-il. Dans ce message, il précise avoir saisi le Défenseur des droits - qu'il appelle alors «la Halde», son nom jusqu'à l'année précédente, 2011. Il racontera ensuite à son amie Mary, dans l'échange écrit auquel nous avons eu accès : «Je pense que le directeur s'est fait dessus. Il m'a répondu en s'excusant, en insistant sur le fait que j'avais mal compris ses intentions (en dépit de l'illégalité de ses questions).»
Contacté, le directeur de Stanislas s'est montré volontaire pour retrouver la trace de ce mail, contactant même d'anciens salariés, sans succès. «Ça concerne une époque qui ne touche pratiquement plus aucun des acteurs présents», répond Frédéric Gautier, arrivé lui-même en 2013, l'année suivant l'entretien. Quant au fond des accusations, «je trouve ça un peu surréaliste, dit-il. Quand je reçois des assistants de langue ou n'importe quelle personne, je ne pose pas des questions aussi personnelles ni dans ce domaine-là. Ce genre de pratique n'est pas admissible». Yassine Yakouti, l'avocat de Daniel Chapellier, assure pour sa part : «Je n'y crois pas une minute. J'invite fortement [Peter] à saisir le juge d'instruction, ça ne peut pas se faire comme ça, en contactant les journalistes, ce sont des choses qui relèvent de la justice.» Et de glisser qu'il portera «éventuellement» plainte pour dénonciation calomnieuse.
Depuis que Stansilas est sous les feux de l'actualité, Peter se tient informé. Récemment, il nous envoyait le lien vers l'article de Mediapart signalant qu'un ancien directeur de l'internat, recruté par Daniel Chapellier, était renvoyé au tribunal pour des violences commises au lycée et venait d'être mis en examen pour «viol sur mineur par personne ayant autorité» dans un autre établissement privé catholique. «Ces pauvres étudiants», nous écrivait le Britannique. Il ne peut s'empêcher de penser que, si ses alertes avaient été prises au sérieux, des élèves auraient pu être épargnés.
(1) Les prénoms ont été modifiés.

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