Enseignante tuée à Saint-Jean-de-Luz : l'altération du discernement de l’adolescent au cœur de l’enquête
RÉCIT - L’élève, âgé de 16 ans au moment des faits, enchaîne les examens menés par des experts pour tenter d’expliquer son geste : un coup de couteau dans le thorax de sa professeur d’espagnol.
Publié Par Maxime Dubernet de Boscq
Un an après, la blessure est toujours vive au collège-lycée catholique Saint-Thomas d'Aquin, à Saint-Jean-de-Luz (Pyrénées-Atlantiques). Le 22 février 2023, la cité luzienne apprenait avec effroi la mort d’Agnès Lassalle, professeurd’espagnol tuée à coups de couteau par l'un de ses élèves de 16 ans en plein cours. Le temps du deuil et de la douleur a laissé place au temps judiciaire, où se joue une réflexion poussée sur une éventuelle altération du discernement du jeune homme.
Depuis la mise en examen pour «assassinat», et le placement en détention provisoire dans un établissement pénitentiaire pour mineurs de Théo G.* qui est toujours effective à ce jour, le juge d’instruction a enchaîné lesauditions d’élèves, des parties civiles et du suspect. Les expertises, elles aussi, ont rythmé la première année d’enquête. Un examen anatomopathologique (analyse des cellules ou des tissus prélevés sur un organe, NDLR), puis d’autres considérations médico-légales, ont été menés pour définir les raisons du décès d'Agnès Lassalle. «Plusieurs experts psychiatres» ont examiné le jeune suspect, affirme le parquet de Bayonne.
L'état psychiatrique de l'adolescent devrait être la clé de ce dossier. Une première expertise psychiatrique avait été opérée lors de la garde à vue dans les jours qui ont suivi le décès de l’enseignante. Me Sagardoytho, l'avocat de l'adolescent mis en examen pour assassinat, qui n'a pas donné suite à nos sollicitations, avait reproché à l'expert d'avoir négligé certains éléments, en qualifiant l’examen de «sommaire» et «vraiment pas sérieux». Pour lui, son client «ne reconnaissait pas être l'auteur conscient et lucide de ce drame»,alors que le procureur de la République de Bayonne estimait que l'adolescent était «accessible à une responsabilité pénale»,mais «sous réserve des expertises qui devront être ordonnées et d'une possible altération de son discernement».
«Une petite voix qui lui parle»
Me Sagardoytho a déposé une requête en nullité de la procédure de garde à vue pour obtenir l’abolition, ou l’altération, du discernement de son client en s’appuyant sur l'article 122-1 du Code pénal, où on peut lire qu’une personne «atteinte, au moment des faits, d'un trouble psychique ou neuropsychique ayant aboli son discernement ou le contrôle de ses actes» n'est pas «pénalement responsable»de ceux-ci. Ce recours pourrait annuler lesexpertises passées. Si l'abolition n'est pas retenue, le discernement peut aussi être jugé comme «altéré». Le jeune homme pourrait alors être jugé, mais pas devant une cour d'assises.
Le jeune homme, au cours de sa garde à vue, avait évoqué des «faits de harcèlement» subis dans son précédent établissement, et l’apparition «d'une petite voix qui lui parle, un être qu'il décrit comme manipulateur qui l'incite à faire le mal et qui l'aurait poussé à commettre un assassinat la veille du drame» , selon le procureur de la République.
Une expertise collégiale psychiatrique menée par un expert pharmacologue interviendra à court terme pourconnaître l'éventuelle interaction des molécules du traitement du Théo G. sur son comportement, selon une source proche du dossier. L’ancien élève luzien était un consommateur de Sertraline, un médicament généralement prescrit pour traiter la dépression. Le médicament «peut avoir une incidence sur une personne ayant une fragilité psychologique et psychiatrique», précise notre interlocuteur, et pourrait motiver «le passage à l'acte en raison d'une prise médicamenteuse qui a été trop forte et inadaptée à sa situation» .
Un échange révélateur quelques minutes avant les faits
L’enquête sur la personnalité de Théo G., 16 ans au moment des faits, peint un portrait assez « étrange». Le jeune homme avait une certaine fascination des variations de l'histoire et «un certain sadisme» , confie une source proche du dossier. À l’écart de ses camarades pendant sa scolarité, une question se pose : l’adolescent était-il isolé de son propre chef parce qu’il n’a pas de considération pour les autres, ou son exclusion a-t-elle été provoquée par les élèves, ce qui constituerait du harcèlement ?
Les enquêteurs de la police judiciaire de Bayonne s’attellent toujours à définir si l’enseignante de 53 ans, et l’élève entretenaient des rapports conflictuels. Les avis recueillis divergent, entre une partie des élèves qui relatent une bonne relation, et les autres qui affirment un lien étrange. Certains ont affirmé aux autorités que l’adolescent n’appréciait pas sa professeur, en raison de sa moyenne en dessous de 10/20.
En échec dans la matière, les deux ont eu un échange révélateur quelques instants avant le drame, selon nos informations. Agnès Lassalle a interrogé son élève par une question : «Donde esta», soit «Où se trouve-t-il ?». Une question basique, apprise dès les premiers cours de la matière au collège. L’élève n’a pas su répondre, suscitant l’indifférence de la professeur qui ne l’a même pas réprimandé. «Elle a laissé tomber car elle avait déjà abandonné toute sollicitation vis-à-vis de cet élève» , raconte une source proche du dossier. Le lien entre cet échange et l’acte de l’adolescent n’est toutefois pas formellement établi. Puis aux alentours de 10 heures, il s’est levé en plein cours pour bloquer la porte de la classe avant de frapper au torse sa professeur d'un unique coup «fluide» avec un couteau qu'il avait dissimulé dans un rouleau d'essuie-tout.
Les élèves s’étaient enfuis de la salle pendant que l’adolescent s’était rendu dans une pièce attenante avant d’être pris en charge par d’autres professeurs dans un premier temps, puis d’être interpellé par les forces de l’ordre.
Le veuf d’Agnès Lassalle déçu par l'absence d'une lettre d'excuse
Stéphane Voirin, veuf de l’enseignante, a stoppé les apparitions médiatiques depuis le 3 mars 2023, où il avait ému la France entière au cours des obsèques de sa compagne. Sur le parvis de l'église Sainte-Eugénie de Biarritz, l’ancien pilote militaire avait entamé quelques pas de danse devant le cercueil de l’enseignante. Le couple avait fait de la danse une pierre angulaire de leur union, et il avait décidé de lui rendre hommage sur le Swing de Nat King Cole, musique parfaite pour imager leur passion commune pour le swing et le lindy hop. «C'était ma manière de dire au revoir à Agnès, on s'est connus par une danse, il fallait finir par une danse, expliquait-il à TF1. Cette musique était particulière, je voulais lui dire : “Je t'aime”, je voulais danser avec elle, j'étais avec elle, évidemment.»
Dans Sud Ouest , quelques jours après le drame, il était revenu pudiquement sur son début de deuil, et sa douleur indicible, tout en donnant un aperçu de leur première rencontre, en 2010, sur une piste de danse. «Vous tenez une inconnue dans vos bras, vous sentez déjà son caractère, glissait-il au journal local . Ça peut être chiant, ça peut être sublime. On a eu envie de danser encore ensemble.»
Un an plus tard, sa démarche est toujours sans animosité, mais plutôt en quête de vérité : pourquoi un tel acte? Pourquoi ce jour-là ? Pourquoi Agnès Lassalle ? Lassé par la durée du temps judiciaire, il a été aussi particulièrement touché et déçu par l’absence d’une lettre d'excuse de l’adolescent. «C'est quelque chose terrible pour lui» , confirme Me Binet, son avocat.
L’actualité le rattrape aussi dans sa période de deuil, lorsqu’un islamiste s’introduit au sein du groupe scolaire Gambetta-Carnot à Arras et tue le professeur Dominique Bernard au cours d’un attentat terroriste, le 13 octobre. Lesagressions vis-à-vis du corps professoral se multiplient. À chaque fois, le nom de son ex-campagne est peu évoqué par les émissaires de l'État ou de l'Éducation nationale, le ramenant à ce 25 février. Mais Stéphane Voirin n’a que faire des poignées de main formelles pour le réconforter. Lui souhaiterait plus d’égards à l’attention du corps professoral de la part des autorités publiques. «Ce serait le meilleur hommage, estime Me Binet. Pourquoi cet oubli si rapide des autorités publiques vis-à-vis de lui et du corps professoral de manière plus générale, que la réponse des autorités publiques devrait être à la hauteur (du drame) ?»
*Le prénom et l’initiale du nom ont été changés.

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