Dans un collège privé, des professeures harcelées par leurs collègues

 

Dans un collège privé, des professeures harcelées par leurs collègues

Au sein du collège de l’École internationale bilingue (EIB) de Paris, plusieurs professeures dénoncent du harcèlement et des agressions sexuelles. Mais aussi des violences verbales et diverses discriminations. Des plaintes ont été déposées.

Audrey Guiller et Nolwenn Weiler        Article Mediapart

3 février 2024 à 12h07 

Un jour de novembre 2020, alors qu’elle est en salle des profs, Sara* est poussée contre la photocopieuse par l’un de ses collègues : « Il a frotté sa zone génitale sur mes fesses lentement, dans un acte sans aucun doute de nature sexuelle. C’était une surprise totale, terrifiante et humiliante », rapporte l'enseignante, encore émue. Les faits se seraient passés au collège parisien privé EIB (École internationale bilingue) Monceau.


« Se sentant sale », Sara garde le silence pendant des mois. « J’avais peur de ne pas être crue et de subir des représailles », ajoute la professeure d’anglais, d’origine américaine. Venir au travail devient difficile pour elle : « Je craignais de le croiser. Quand je l’entendais, je paniquais. » Peu à peu, elle perd le sommeil et l’appétit, se met à faire des cauchemars et à souffrir de palpitations. Sa médecin généraliste lui prescrit un bilan de santé, qui confirme un intense état de stress.

Car Sara a découvert qu’elle n’était pas la première à se plaindre du professeur. D’après notre enquête s’appuyant sur plusieurs témoignages et de nombreux documents, au moins quatre autres femmes enseignant au collège ont affirmé avoir été victimes d’agressions sexuelles de la part du même homme, entre 2013 et 2020. À chaque fois, il les aurait isolées dans un couloir ou en salle des profs et il aurait frotté son sexe contre leur jambe ou leurs fesses.

Les victimes décrivent des agressions uniques ou répétées, parfois assorties d’autres atteintes. L’une explique qu’il pose fréquemment les mains sur sa taille ou le bas de son dos. L’autre décrit qu’il lui caresse les jambes sans son consentement et fait courir sur elle des rumeurs à caractère sexuel.

Une autre relate que le professeur lui fait des remarques sur la forme de ses fesses, sa poitrine et l’odeur de son sexe. Il disait que « l’enseignement était stressant et que les hommes avaient besoin d’utiliser la salle des professeurs comme un espace de détente et que le badinage sexuel en faisait partie », précise l’une de ces femmes.

 Témoins de certains faits, d’autres enseignant∙es s’opposent ou rappellent le professeur à l’ordre. Sans effet. Une victime explique « ressentir un sentiment d’insécurité » et « développer des stratégies d’évitement ». Toutes se sentent finalement contraintes de quitter l’établissement.

« Culture française »

« On observe le même mode opératoire pour toutes les victimes, avance Delphine Kerbouche, avocate de Sara. Elles sont jeunes et étrangères, maîtrisent mal le français et ne connaissent pas les procédures juridiques, et les outils qui peuvent les protéger : l’inspection du travail ou le conseil économique et social (CSE) par exemple. »

Plusieurs des victimes qui ont tenté de protester se sont entendues dire qu’elles interprétaient mal, qu’il s’agissait d’humour. « Ces comportements semblaient acceptables, a témoigné l’une de ces femmes auprès de l’école. On nous disait : “Ça se fait dans la culture française” ou “les étrangères sont trop sensibles”. »

Ces femmes se sentent vulnérables : « Tout le monde a peur de parler, d’autant plus celles qui ont des emplois précaires, rapporte une source proche du dossier. Certains professeurs et membres de la direction ont des réseaux de relations importants. »

En mai 2022, Sara décide d’alerter sa direction. « Une enquête a évidemment été réalisée dès que nous avons eu connaissance des faits et un rapport a été transmis au rectorat », dit Jean-Pierre Davasse, le directeur du collège. Une réaction bien tardive, juge l’avocate Delphine Kerbouche : « L’employeur n’a pas respecté son obligation de sécurité, car d’autres femmes avaient déjà dénoncé les agissements de ce professeur à la direction. »

Le directeur du collège les auditionne et reçoit également le professeur qu’elles accusent. Estimant que « certains éléments semblent relever de malentendus et d’incompréhensions », il estime que, « à ce stade, il [leur] est impossible de prouver que M. (...) a été auteur d’actes de harcèlement sexuel ou d’agissements sexistes au sein de l’établissement », selon des documents recueillis par Mediapart. 

Suite aux violences, j’ai toujours eu la boule au ventre en allant au travail, je n’ai plus jamais été sereine.

Une victime

Cette enquête est un moment difficile pour Sara. « Elle dit ne pas avoir été crue ni écoutée », rapporte sa médecin, qui l’arrête et l’adresse à un psychologue pour une prise en charge de stress post-traumatique. Sara contacte le groupe Globeducate, dont dépend le collège.

Elle regrette que son agresseur n’ait pas été mis à pied le temps de l’enquête interne. « M. (...) est enseignant de l’éducation nationale, laquelle est la seule autorité habilitée à prendre des mesures disciplinaires, notre établissement n’est pas son employeur », objecte la direction des ressources humaines à Sara.

L’enseignante décide alors de porter plainte – une procédure judiciaire est en cours – et d’attaquer l’école au conseil de prud’hommes pour harcèlement et agression sexuels. 

D’autres employées de l’établissement dénoncent un système de pression plus large à l’égard des femmes. « Les agissements sexistes et la culture du mauvais comportement sont très répandus et comprennent plusieurs membres du corps professoral », écrit une victime. Mediapart a eu connaissance d’une plainte concernant un autre professeur de l’établissement, déposée en 2022 par une de ses collègues, pour « injure publique et violence ».

Laurène Joannic, responsable Snec-CFTC des personnels des établissements scolaires privés sous contrat de Paris, décrit : « Cette professeure a été extrêmement choquée par l’agression subie devant témoins. Aujourd’hui, elle subit encore isolement et discrimination. L’enseignant contre lequel elle a porté plainte bénéficie toujours de la confiance de la direction. »

Une autre enseignante décrit comment, en trois occasions, elle se serait « fait hurler dessus » par le chef d’établissement, avant d’être « mise au placard ». Celui-ci réfute catégoriquement ces propos : « Il n’est pas dans les habitudes de l’établissement, ni dans les miennes, d’avoir ce type d’agissements », affirme-t-il.

Une collègue de la professeure dénonce le « harcèlement » et le « management toxique » de la part d’un autre membre de l’équipe pédagogique : « On était plusieurs femmes à être en stress, mises en échec en permanence par notre hiérarchie. Je suis partie. Mais on aurait dû déposer une plainte collective. »

Une victime raconte : « Suite aux violences, j’ai toujours eu la boule au ventre en allant au travail, je n’ai plus jamais été sereine. » Une autre femme explique : « J’ai vraiment été manipulée. J’en venais même à douter de ma santé mentale. » Elle recourt à des tranquillisants.

Situations précaires

Trois professeures dénoncent par ailleurs un traitement salarial injuste. « Au collège Monceau, les femmes ne sont pas traitées comme les hommes. » Elles estiment être maintenues dans « une situation précaire » car les temps pleins seraient « réservés aux hommes ».

La direction conteste toute discrimination salariale de genre. Mais dans cette école privée où certains enseignants sont employés sous contrat avec l’éducation nationale et d’autres hors contrat, une certaine opacité est entretenue.

« Je comprends le sentiment des plaignantes d’être discriminées en termes de rémunération, commente Delphine Kerbouche. L’inégalité salariale peut faire partie d’un système de victimisation et d’intimidation de certaines enseignantes. » L’inspection du travail a été saisie par une professeure qui dénonce des irrégularités sur ses bulletins de paie.

« Nos élus passent leur temps à vérifier les fiches de paie de l’EIB, ajoute Laurène Joannic. On note une gestion erratique des salaires, alors que l’argent ne manque pas. » Une année au collège coûte entre 13 000 et 15 000 euros par enfant.

 

Le rectorat, de son côté, a reçu le professeur mis en cause pour agressions sexuelles en septembre 2022. Par ailleurs, en 2023, il a accordé la protection fonctionnelle, c’est-à-dire la prise en charge des frais de justice, à l’enseignante qui a porté plainte contre un autre personnel du collège pour injure et violence. « Le rectorat l’a entendue. Cela n’arrive pas si souvent », souligne Laurène Joannic.

Des agressions sexuelles multiples, des femmes qui parlent mais qui ne se sentent pas protégées, un climat de pression sur des enseignantes souvent précarisées : l’écart est grand entre le vécu des femmes et la position de l’établissement.

Interrogé par Mediapart, Jean-Xavier Moreau, directeur général de l’EIB Paris, affirme : « La lutte contre le harcèlement sexuel, la lutte contre toutes les discriminations et l’égalité entre les femmes et les hommes font partie des priorités de notre école et des valeurs que nous défendons. »

Les victimes, elles, parlent d’une vitrine qu’il ne faudrait surtout pas écorner. « On est un collège d’excellence, très demandé, que les parents paient très cher, raconte une professeure. La direction ne veut pas que l’on porte atteinte à cette image. »

Audrey Guiller et Nolwenn Weiler

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