Stanislas : le silence du gouvernement, symbole du double standard
Stanislas : le silence du gouvernement, symbole du double standard
Depuis trois ans, le pouvoir exhibe son volontarisme face au
« séparatisme », au nom des principes républicains, de la laïcité et de
l’égalité femmes-hommes. Celui qui est à l’œuvre à Stanislas, documenté
par une inspection de l’État, n’a pourtant suscité aucune condamnation
publique.
24 janvier 2024 à 14h39 Article Mediapart
Au sommet de l’État, personne n’a envie d’en parler. Le rapport de l’inspection générale de l’éducation, de l’enseignement supérieur et de la recherche (IGÉSR) sur le collège Stanislas n’a pas suscité de réaction de l’Élysée ou de Matignon, depuis sa publication par Mediapart le 16 janvier. Malgré nos multiples sollicitations, Gabriel Attal, le premier ministre, n’a pas souhaité commenter le contenu du rapport d’inspection. Et Emmanuel Macron ne l’a pas évoqué lors de sa conférence de presse, Mediapart n’ayant pas eu l’occasion de lui poser la question.
Le silence de l’exécutif ne s’explique pas seulement par la présence à Stanislas des trois enfants de la nouvelle ministre de l’éducation nationale, Amélie Oudéa-Castéra. Pour le pouvoir, Stanislas incarne le reflet encombrant de sa propre action, le révélateur des angles morts de sa politique de lutte contre le « séparatisme ». Ainsi l’embarras du moment tranche-t-il avec le volontarisme exhibé depuis sept ans dans l’affirmation des principes de la République.
L’examen de la loi sur le sujet, au premier semestre 2021, avait donné à voir tout l’entrain du gouvernement à encadrer le développement des écoles privées islamiques. Rien, dans les articles de la loi, n’évoquait directement la religion musulmane − exigence de constitutionnalité oblige. Les propos des ministres étaient limpides (« Les catholiques n’ont rien à craindre », était allé promettre Gérald Darmanin dans La Croix) mais le texte, lui, affichait une apparente neutralité.
La droite d’opposition s’était alors élevée contre les potentielles répercussions de ces articles… sur l’enseignement privé catholique. S’il s’agissait plutôt d’établissements hors contrat, la bisbille racontait toute l’ambiguïté du discours sur le « séparatisme », une arme politique qui ciblait les expressions publiques de l’islam sans jamais le dire trop clairement. C’est dans ce flou que vient s’insérer le débat sur Stanislas.
Dans son discours des Mureaux, à la rentrée 2020, Emmanuel Macron racontait la nécessité de « s’attaquer » au « séparatisme islamiste », un projet qui « se concrétise par des écarts répétés avec les valeurs de la République », citant en exemple « l’enseignement de principes qui ne sont pas conformes avec les lois de la République », la « négation de nos principes », dont « l’égalité entre les femmes et les hommes ». Face à cela, le chef de l’État proposait un triptyque : « contrôler, poursuivre, sanctionner ».
Depuis l’entrée en vigueur de la loi séparatisme, toutes les associations qui sollicitent des subventions publiques doivent signer un « contrat d’engagement républicain ». Largement décrié par les oppositions et le tissu associatif, le document vise à permettre aux services de l’État de contrôler l’application des principes d’égalité femmes-hommes et de laïcité. Là encore, le sous-entendu est limpide, visant à répondre aux accusations d’« entrisme religieux » dans le monde associatif et sportif.
À Stanislas, un rapport qui coche toutes les cases
De manière générale, depuis plus de trois ans, le gouvernement met le « séparatisme » à toutes les sauces, au nom, explique-t-il, des valeurs de notre société, de la laïcité, de la vision de la femme ou encore de la lutte contre les discriminations.
Autant de principes mis à mal à Stanislas, selon les conclusions de l’inspection générale. L’établissement formule ainsi des « consignes qui tendent à couvrir de plus en plus le corps des filles », codifie la coupe de cheveux et la tenue de ses élèves (au féminin), la hauteur de leurs talons, leur interdit le maquillage et le vernis à ongles, les enjoint à respecter leur « féminité ».
À Stanislas, les filles et les garçons sont le plus souvent séparés au collège, en sortie ou en voyage scolaire. Quand ils quittent Paris, les élèves se voient proposer des ateliers différenciés dignes des plus grands stéréotypes de genre : danse, décoration et cuisine pour les filles, sport pour les garçons. Le climat scolaire et les décisions de la direction « favorisent un climat de rejet de l’homosexualité », écrivent aussi les inspecteurs.
Sur l’aspect religieux, « Stan » demande des informations sur la confession des enfants dès l’inscription, fait de l’instruction religieuse un passage obligatoire – au mépris de la loi. Certains catéchistes tiennent, lors de ces séances, « des propos qui remettent en cause la loi sur l’interruption volontaire de grossesse (IVG) » ou « susceptibles d’être qualifiés pénalement sur l’homosexualité ».
Le programme de sciences de la vie et de la terre (SVT) est appliqué avec plusieurs impasses par les professeurs. L’éducation à la sexualité et les questions de contraception sont souvent ignorées. Et l’école ne prévoit pas de dispositif de contraception d’urgence, contrairement aux orientations préconisées par l’État, une décision qui, avec d’autres, peuvent « porter atteinte à la santé des élèves ».
Une indignation à géométrie variable
De tout cela, le pouvoir n’a rien à dire ou presque. Même pressée de questions par Mediapart mercredi 24 janvier, la porte-parole du gouvernement, Prisca Thévenot, a mis en avant le signalement au procureur fait par l’exécutif (au sujet d’un intervenant tenant des propos homophobes) et avancé qu’il n’y avait pas « le début d’un débat sur notre lutte contre l’homophobie, les stéréotypes de genre et contre les violences, quelles qu’elles soient ».
Le débat, pourtant, est inévitable. Comment comprendre les mots feutrés du gouvernement face aux dérives documentées (par ses propres services) d’un établissement catholique au regard de l’avalanche de propos incendiaires sur l’« islamo-gauchisme », l’« entrisme », le « frérisme », le « séparatisme » et tout ce qui touche de près ou de loin aux expressions visibles de l’islam en France ?
Comment comprendre les pudeurs ministérielles sur Stanislas au regard de l’action martiale menée contre le lycée Averroès ? Dans un entretien à nos confrères de Mediacités, le directeur de Sciences Po Lille, Pierre Mathiot, dénonce une « inégalité de traitement évidente » entre les deux situations. « Si je voulais être ironique, je dirais que le rapport d’inspection sur Averroès n’a pas été rendu public parce qu’il était trop bon alors qu’il ne l’a pas été dans le cas de Stan parce qu’il est très négatif », souligne le politologue, un temps proche du camp présidentiel.
Face au soupçon du double standard, le gouvernement est tétanisé. Tout se passe comme si, pour paraphraser Les Inconnus, il y avait « le bon séparatisme et le mauvais séparatisme ». Le mauvais séparatisme cultive l’entre-soi, donne une vision réductrice de la femme, stigmatise les personnes homosexuelles, éduque les filles et les garçons selon des rôles prédéfinis… et se heurte à une action ferme et immédiate du gouvernement.
Le bon séparatisme, lui, cultive l’entre-soi, donne une vision réductrice de la femme, stigmatise les personnes homosexuelles, éduque les filles et les garçons selon des rôles prédéfinis… et reçoit en retour le silence du gouvernement et une action du bout des lèvres.
Que le lectorat imagine un instant les révélations suivantes, en janvier 2016 : Najat Vallaud-Belkacem, alors ministre de l’éducation nationale, scolarise ses deux enfants dans un collège privé musulman où les garçons et les filles sont séparés, où la tenue de ces dernières est codifiée par un règlement long comme le bras, où l’homosexualité est décriée, où le programme de SVT n’est pas appliqué et où l’avortement est comparé à un meurtre ? Combien d’heures, combien de minutes aurait-elle pu tenir avant de démissionner, unanimement condamnée par la classe politique et sommée de s’expliquer au journal de 20 heures ?

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