«C’était de l’endoctrinement» : anciens et actuels élèves, ils témoignent du non-respect de la laïcité dans les écoles cathos privées
«C’était
de l’endoctrinement» : anciens et actuels élèves, ils témoignent du
non-respect de la laïcité dans les écoles cathos privées
A l’opposé de la liberté de conscience instaurée par la loi Debré, des établissements imposent le catéchisme à tous leurs élèves et l’étude de la Bible pendant les cours. «Libération» a recueilli les témoignages d’élèves confrontés à ces pratiques «traumatisantes» et «violentes».
par Laura Beaudoin
«Qui n’est pas chrétien ici ?» Ce premier jour de sixième au collège Le Ferradou, à Blagnac (Haute-Garonne) restera gravé dans la mémoire de Juliette (1), forcée de lever la main en cours de français, avec huit autres camarades athées et musulmans. «La prof nous a dit qu’on allait être davantage en difficulté, qu’on partait avec des lacunes puisqu’on n’était pas chrétiens, déplore la jeune femme
aujourd’hui âgée de 22 ans. Ça stigmatise énormément.» Sa prof de français lui soumet l’idée de suivre des cours de catéchisme. A la maison, ses parents lui interdisent catégoriquement. Garance (1), elle, n’a eu aucun moyen d’y échapper. Au lycée Estic à Saint-Dizier (Haute-Marne), les cours de catéchisme ne sont pas à la carte. «Avec la polémique sur Stanislas [épinglé dans un rapport de l’Inspection générale de l’éducation nationale, ndlr], j’ai appris que les cours de caté étaient censés être optionnels, alors que dans mon collège c’était obligatoire. Si on n’y allait pas, on se prenait des mots dans le carnet», se souvient la jeune femme de 25 ans.
«Pastorale», «instruction religieuse», «heures de rencontre et témoignages», le catéchisme étant censé être optionnel, certains établissements mettent en place des parades pour intégrer des cours de religion qui ne disent pas leur nom dans le calendrier scolaire. Pour Clémentine (1), actuellement en terminale au lycée Saint-Charles à Orléans, la pastorale, obligatoire au collège, «ne se basait pas sur l'étude de la Bible. C'était plutôt des interventions, des prêtres, des personnes du milieu catholique qui venaient nous expliquer leur parcours». Jules (1), désormais quadragénaire, se remémore les cours d'instruction religieuse au collège Massillon, dans le IVe arrondissement de Paris. «En réalité, c'était un équivalent de catéchisme, on nous apprenait tous les fondements de la religion catholique. A aucun moment, on nous a parlé des autres religions, ou de manière ultra-brève», regrette l'ancien élève d'origine juive. Pourtant, l'enseignement des cours de religion est soumis à une obligation d'équité et de neutralité entre toutes les religions.
«Ça a choqué mes parents»
La loi Debré de 1959 instaure un cadre entre l’État et les écoles privées sous contrat. L'article 1 précise que «l'établissement, tout en conservant son caractère propre, doit donner cet enseignement dans le respect total de la liberté de conscience». Garance, elle, a le souvenir d'une liberté compromise. «La messe était obligatoire tous les vendredis matin. Ils faisaient l'appel, donc tu étais punie si tu étais absente. La messe de Noël était même obligatoire pour les musulmans, assure la jeune femme Moi j'étais athée. C'était de l'endoctrinement quand tu requestionnes les choses. C'était "tu te tais et tu écoutes"».
Comme Garance, le temps a permis à Cléo (1) de prendre du recul, élève du CP à la terminale dans un établissement privé de Lorraine. Pourtant athée, elle est contrainte d'assister à la messe tous les lundis matin du CP au CM2. A l'époque, les chants religieux et la vie de Jésus rythment son quotidien. En CE2, l'institutrice impose une minute de prière avant chaque récréation. Une année «particulièrement traumatisante» se remémore la jeune femme de 25 ans. «Pour moi, c'était normal, mais ça a choqué mes parents lors d'un baptême de famille lorsqu'ils m'ont vu chanter toutes les chansons.» En classe, autour d'elle, nombreux sont les élèves pratiquants. Pour faire comme ses copines, elle demande à sa mère d'avoir, elle aussi, «un petit collier en or avec Marie dessus». Sa mère refuse, lui explique. «En CE2, je trouve ça hyper violent d'imposer la religion à des gamins qui n'ont pas d'esprit critique. Moi, je voulais me conformer aux autres car j'étais différente, pas baptisée ni communiée», analyse-t-elle aujourd'hui.
«Je devais cacher qui j'étais»
La loi Debré a beau prévoir que, dans les classes faisant l'objet d'un contrat avec l’État, l'enseignement doit être «dispensé selon les règles et programmes de l'enseignement public», d'anciens élèves se remémorent des atteintes manifestes à ce principe. Juliette se souvient de sa professeure de français de sixième au collège Le Ferradou, qui «au lieu de donner cours de français» a consacré les trois premiers mois de cours à l'étude de la Bible, choquant «même les plus croyants par son discours», «limite créationniste». A l'époque, Juliette et sa bande de copines sont les seules à hausser le ton. Ancienne élève de l'ensemble scolaire Edmond Michelet à Brive-la-Gaillarde (Corrèze), Rose (1) a de son côté été particulièrement marquée par son professeur de SVT de seconde, «qui faisait la promotion de l'abstinence. Pour lui, la seule solution, c'était de se préserver. L'avortement, c'était profane», raconte la jeune femme. «Il y avait beaucoup de tabous. Ça été très dur pour moi, étant queer. J'ai beaucoup intériorisé», dit Rose, qui n'a pu faire son coming-out «qu'une fois arrivée à la fac publique».
Cléo a, elle aussi, dû dissimuler son orientation sexuelle au sein de son établissement. Alors qu'elle est en classe de troisième, en 2013, nombreux sont les élèves à défiler contre le mariage entre couples du même sexe et à arborer des sweats Manif pour tous. «Ce n'est pas facile d'être féministe et lesbienne dans une école catholique, encore moins à cette époque. Je devais cacher qui j'étais à 90 % des gens autour de moi.» Cette expérience la marque profondément. Les années qui suivent, Cléo entretient une véritable «rancœur envers les personnes catholiques». Si elle fait aujourd'hui la part des choses, la vingtenaire reste encore «très distante avec cette religion».
(1) Tous les prénoms ont été modifiés à la demande des intéressés.

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