« On ne dort plus » : leur fille de 9 ans est prise pour cible à l’école

 

« On ne dort plus » : leur fille de 9 ans est prise pour cible à l’école

À 9 ans, Juliette, élève de CM1 dans une école privée du Finistère, subit des comportements dégradants au quotidien, depuis plusieurs mois. Insultes, coups, bisou forcé... Les différentes formes de violences ont incité les parents à porter plainte. Depuis, ils demandent le renvoi ou, a minima, le changement de classe d’un élève.

  Ouest-France Amaury CAILLAULT. Publié le
Article Ouest-France

« On sait que la cour d’école, c’est souvent la jungle. Mais là, on est dans une autre dimension. » Depuis début 2023, le quotidien de Juliette (1), 9 ans, est bouleversé. Insultes, coups, isolement... Selon ses parents, l’enfant subit des violences physiques et morales régulières.

Aujourd’hui en classe de CM1 dans une école du Finistère, la fillette est en CE2 lorsque les premiers signes d’un mal-être apparaissent : « Elle nous disait qu’un élève l’embêtait, qu’il l’insultait parfois » , explique Christophe (1), son père. On pensait que c’était seulement des gamineries. »

« On s’est dit que ça allait passer »

Les semaines passent et Juliette devient de plus en plus agressive à la maison : « Elle nous répondait très vivement et elle pouvait bousculer sa sœur sans raison. Elle avait du mal à dormir, mal au ventre, plus envie d’aller à l’école. »

En juin 2023, Christophe et Irène (1) reçoivent l’appréciation globale de leur fille : « Il était écrit qu’elle insultait et frappait certains élèves. » Consterné, le couple questionne sa fille. Face à eux, Juliette se mure dans le silence. Pourtant, petit à petit, elle se livre : « Elle nous a dit qu’un garçon la tapait et que parfois elle n’avait pas le choix de se défendre. On s’est dit que ça allait passer pendant les grandes vacances. »

De retour sur les bancs de l’école en septembre, l’espoir des parents s’envole dès le troisième jour : « Elle nous a dit que ce garçon montait des élèves contre elle et qu’elle mangeait toute seule à la cantine. »

Une plainte déposée

Les parents décident d’appeler le 3020, la plateforme téléphonique d’aide contre le harcèlement scolaire, « pour mettre un mot sur ce qu’il se passait ».

La machine s’accélère. Plus Christophe et Irène essayent de comprendre, plus leur fille se livre et un jour, « elle nous a dit que cet enfant l’avait bloqué dans les toilettes pour la forcer à l’embrasser ». 

 En larmes, la maman témoigne : « On a compris pourquoi notre fille court aux toilettes en rentrant à la maison, car elle n’ose plus y aller à l’école. À ce moment-là, on a compris que les bleus sur ses bras ne venaient pas du sport. »

Après quelques secondes de silence, elle continue : « On se sent tellement coupables. Depuis, notre quotidien est horrible, on ne dort plus. »

Le couple porte plainte et une enquête est lancée. Elle se soldera par un non-lieu quelques semaines plus tard : « On le savait, on ne demande pas à ce que l’enfant soit puni juridiquement, mais on voulait faire réagir l’école. »

Depuis, la directrice a mis en place la méthode de préoccupation, prônée par la direction diocésaine de l’enseignement catholique et l’Académie de Rennes. Cette méthode permet à Juliette de créer un collectif composé d’élèves de son école. L’objectif est de l’aider à aller mieux à travers des petits gestes du quotidien.

L’élève harceleur ou suspecté de harcèlement doit faire partie de ce groupe pour « comprendre son geste », selon la directrice. Pour les parents de Juliette, la méthode paraît surréaliste : « Pourquoi le harceleur de notre fille participe à sa thérapie ? »

« On est à bout »

En place depuis deux semaines, la technique ne semble pas fonctionner pour les parents : « Notre fille nous parle toujours d’insultes. » La famille demande une réaction plus ferme de la part des instances : « Il faut une sanction. Comment faire grandir les enfants si on leur apprend qu’ils peuvent harceler quelqu’un en toute impunité ? questionne Christophe.  On est à bout, on se bat pour elle, pour qu’elle se sente bien, pour qu’elle rigole à nouveau, mais on a l’impression d’être seuls. »

 

Lui et sa femme réclament « au minimum » un changement de classe de cet élève : « On nous a dit que Juliette pouvait changer de classe ou d’école. Pourquoi ce serait à elle de subir les conséquences de la violence d’un autre ? Non, je refuse, c’est à cet enfant de partir. »

Une version différente pour la directrice et les instances

Arrivée à la tête de l’établissement en septembre 2023, la directrice a rapidement été mise au courant d’une suspicion de harcèlement : « J’ai tout de suite alerté mon responsable de la direction diocésaine de l’enseignement catholique (DDEC), ainsi que l’inspecteur d’académie. »

Au total, quatre personnes de la DDEC sont au courant dès les premiers jours de la rentrée, explique-t-elle. Problème, la plainte et l’enquête de la gendarmerie bloquent les actions de la directrice : « On m’a dit que je n’avais pas le droit de recevoir les deux enfants avant que les gendarmes ne les aient entendus. »

Si elle ne revient pas sur le cas avéré ou non de harcèlement, la directrice dit avoir suivi les consignes de la DDEC : « Dès qu’une plainte est posée, on lance la méthode de préoccupation. Ce que je constate, c’est que depuis, la petite fille nous a dit qu’elle venait à l’école avec plaisir et que les autres enfants venaient jouer avec elle. »

« Tous les leviers ont été activés pour régler cette situation »

Du côté de la DDEC, Maryline Abéguilé, adjointe au directeur diocésain, estime que la situation n’est pas définissable comme du harcèlement : « On a des grilles de repérage. La directrice a reçu les parents, le personnel, et, au vu de tous les éléments récoltés, il est apparu que ce n’était pas du harcèlement. »

Pour elle, le changement d’école ou de classe de l’élève n’est pas imaginable : « Pourquoi punir un enfant s’il n’y a pas de faits avérés ? Actuellement, tous les leviers ont été activés pour régler cette situation au mieux. »

De son côté, l’académie de Rennes a été mise au courant le 25 septembre : « Pour les cas de harcèlement dans les établissements privés, nous avons seulement un rôle de conseils et d’expertises, mais c’est à la DDEC de prendre les décisions », précise Olivier Le Magoarou, référent harcèlement à l’académie de Rennes.

Également contactée, une interlocutrice de la plateforme téléphonique anti-harcèlement (anciennement 3020, désormais 3018) explique : « Dans ce cas précis tel que les parents présentent les faits, nous sommes bien sur du harcèlement. C’est ensuite à la gendarmerie et aux instances de faire la lumière sur ce qu’il s’est passé. »

(1) Par souci d’anonymat souhaité par la famille, les prénoms ont été modifiés.

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