Ploermel - Censure Goncourt
Triste tigre censuré dans un lycée breton : inceste inquiétant Article Les univers du livre Actualités
Les élèves du lycée La Mennais, à Ploërmel (Bretagne) ne pourront pas lire Triste Tigre, de Neige Sinno (P.O.L), un des titres les plus remarqués de la rentrée littéraire. Du moins pas dans le CDI de l'établissement : sa directrice, Véronique Calas, l'a retiré des collections, pour « protéger les jeunes » de passages « d'une grande violence ». Une justification qui rappelle la censure appliquée outre-Atlantique par la droite réactionnaire.
Publié le :
20/10/2023
à
09:54 Antoine Oury
Les élèves du lycée privé La Mennais, à Ploërmel, rédigeront une critique sur l'un des romans sélectionnés par l'Académie Goncourt, pour le Prix Goncourt des Lycéens. Un exercice proposé dans le cadre du Prix de la plume lycéenne, une opération coorganisée depuis 1993 par la région Bretagne, le rectorat de Rennes et l’association Bruit de Lire.
En 2023, sur les 16 romans sélectionnés, seuls 15 seront accessibles
dans le lycée, sur décision de la proviseure, Véronique Calas, qui a
retiré Triste Tigre, de Neige Sinno, des étagères du CDI de
l'établissement — le catalogue en ligne du CDI n'affiche plus l'ouvrage.
Dans les faits, les élèves pourront se procurer le livre ailleurs, mais le geste n'en reste pas moins inquiétant.
“Acte de violence”
Les événements relatés par Neige Sinno, et la manière dont l'autrice les évoque sont au cœur de la censure au lycée La Mennais. « Je suis la première à vouloir lutter contre l’inceste, mais nous devons aussi protéger les jeunes et ne pas ajouter de la fragilité à la fragilité. Je retire un livre de l’établissement, mais je ne le censure pas », s'est justifiée la proviseure Véronique Calas auprès du Parisien.
Elle explique par ailleurs qu'elle a trouvé dans le titre « des passages d’une grande violence » ou encore « des mots, des phrases, des pages qui peuvent heurter des sensibilités ».
L'éditeur de l'ouvrage, paru au sein de la respectable maison P.O.L,
s'est insurgé du geste de la proviseure, qu'il qualifie d'« acte de violence ». « Nous
sommes fiers de l’avoir publié. Je suis d’autant plus surpris que c’est
un livre, bien que traitant de l’abus sexuel sur les enfants, d’une
grande intelligence, d’une grande sensibilité. Neige Sinno respecte son
lecteur en écrivant sous la forme d’une conversation », rappelle Frédéric Boyer à Ouest-France.
Incompréhension et pétition
Si l'Association des parents d’élèves de l'établissement a indiqué « appuyer » la décision de la proviseure, celle-ci suscite « l'incompréhension » des enseignants, comme le rapporte encore Ouest-France en s'appuyant sur le témoignage d'un professeur d'histoire-géographie. « J'aime trop ce bahut, c'est un lycée ouvert d'esprit, il y a un vivier de choses magnifiques. Mais là, cette décision n'a pas de sens. Elle est totalement en décalage avec ce qui est réalisé dans l'établissement », lâche pour sa part une professeure de lettres.
Un choix d'autant plus étrange qu'il survient au milieu d'une campagne nationale pour lutter contre les violences sexuelles faites aux enfants, lancée en septembre dernier par le gouvernement.
En France, il faut savoir qu'un enfant est agressé sexuellement toutes les 3 minutes en France. Au total, c'est 160 000 enfants qui subissent des violences sexuelles chaque année.
– Campagne nationale du gouvernement pour lutter contre les violences sexuelles faites aux enfants
Depuis le 15 octobre, une pétition circule pour rétablir l'accès à un exemplaire de Triste Tigre dans l'établissement.
L'intervention de la proviseure sur les collections du CDI de l'établissement évoque bien sûr la censure politisée et institutionnalisée qui fait des ravages outre-Atlantique depuis plusieurs années désormais. Les bibliothèques scolaires et les bibliothécaires sont en effet visés par des législations qui, au prétexte de « protéger » les enfants, restreignent l'accès à des titres qui abordent certains sujets, comme les violences sexistes ou sexuelles, le racisme ou encore l'homophobie.
Un interventionnisme qui pourrait se développer en France, à la faveur de certains mouvements réactionnaires. Parents vigilants, un réseau de parents d'élèves porté par Reconquête, le parti de l'animateur-polémiste Éric Zemmour, surveille ainsi les documents mis à disposition des élèves : le 10 octobre dernier, sa chaine Telegram pointait par exemple Le jour où Papa s'est remarié, de Thierry Lenain et Thanh Portal (Nathan) disponible dans une école primaire de Metz, dénonçant une « propagande LGBT ».
Mise à jour 20/10, 11h10 :
Interrogée, l'Académie Goncourt nous répond par la voix de son secrétaire général, Philippe Claudel. « [L]'Académie n’a pas à commenter ce qui concerne d’autres prix que ceux qu’elle organise ou parraine », souligne-t-il dans un premier temps.
Sollicité sur la pertinence de faire lire Triste Tigre à des lycéens, le Prix Goncourt des lycéens 2007 souligne avec malice : « [É]tant donné que le Prix Goncourt des lycéens s’appuie sur notre première liste, et que Triste Tigre fait partie de cette première liste, la réponse est implicite »...
L'autrice Neige Sinno réagit après avoir reçu le prix Goncourt des lycéens 2023 pour "Triste tigre" : "C'est très émouvant, je suis très fière"

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