À Ploërmel en Bretagne, le nouveau lycée public inquiète encore
À Ploërmel en Bretagne, le nouveau lycée public inquiète encore
Quand elle est venue s’installer à Ploërmel, dans le Centre Bretagne, Laurie*, 50 ans, a tout de suite été frappée par une chose : ici, d’où que l’on vienne, la foi reçoit. Dans le bourg, la silhouette en pierre blanche de Jean-Marie de La Mennais entoure de ses bras trois jeunes enfants. Sur le socle, une inscription est gravée : « Prêtre fondateur. »
À la sortie de la commune, sur la base de Réhumpol, des ouvriers se pressent devant un géant de béton et d’acier. Pas de bureaux ou autre centre commercial en vue. Mona-Ozouf est le premier lycée public de Ploërmel, fruit d’une histoire mouvementée. « Soixante ans que les familles sont contraintes de choisir leur école par défaut, s’exclame Laurie. Cet établissement, c’est une chance pour nos enfants. »
Ploërmel était encore, jusqu’à cette année, la seule commune de Bretagne de cette taille à ne pas disposer de lycée public.
Une école publique ou le mythe de Sisyphe ? Tout commence en 1966, lorsque le lycée de Ploërmel est construit à Guer, à trente kilomètres de là. Dans les années 1990, cette situation ubuesque motive la création d’un comité de soutien de parents d’élèves au lycée public. Sans hésitation, Laurie, employée de banque, multiplie manifestations et tractages.
« On se réunissait régulièrement pour faire du lobbying. Certains habitants ont été agressifs, car on bousculait l’ordre des choses. C’était comme si on touchait à leur identité, que l’on remettait en question la religion. À leurs yeux, nous étions les communistes du pays de Ploërmel », se souvient-elle.
C’est l’élection sur le fil de la maire socialiste Béatrice Le Marre, en 2008, qui tranche ce nœud gordien. C’est pendant ce mandat qu’une étude d’opinion est commandée par la mairie pour prendre la température auprès de la population.
Résultats : 2 Ploërmelais sur 3 sont pour l’ouverture du lycée. En 2012, le projet est validé. L’établissement accueillera ses premiers élèves en septembre 2023, à Ploërmel. Malgré tout, quelques irréductibles continuent à résister avec véhémence contre le projet.
« Elle a hurlé, comme si j’avais prononcé le nom d’un démon »
Depuis le début des travaux, la tension est retombée, mais la pilule a encore du mal à passer. Michel*, habitant de la commune, scrute la rubrique nécrologie de la presse locale dans l’un des rares bars ouverts ce lundi matin.
Le vieil homme ne comprend pas la pertinence d’un tel chantier qui a le défaut de coûter une somme folle (39,2 millions d’euros exactement) en plus d’être trop ambitieux. Il n’est pas sûr des chiffres, mais selon lui “trouver des centaines de gamins pour remplir les salles de classe, c’est mission impossible”.
Le conseil régional prévoit de recruter 865 lycéens dans un secteur anciennement attribué au lycée de Guer, comprenant 49 communes. L’arrivée des lycéens sera répartie sur trois ans : 240 élèves de seconde et de première technologique sont attendus à la rentrée 2023, avant ceux de première en 2024, et de terminale en 2025.
Qu’est-ce qui a bien pu transformer une demande d’élargissement de l’offre scolaire
en sujet si polémique ? Pour l’ancienne maire Béatrice Le Marre, c’est bien le caractère public du lycée qui est rejeté.
Depuis son salon, où est épinglée une représentation de la Marianne du street-artist Obey Giant, elle se souvient de ce jour où elle a reçu à la mairie une mère de famille qui rencontrait des difficultés pour payer la scolarité de ses enfants dans le privé. En républicaine convaincue, l’élue lui a parlé du public. « Elle a hurlé, comme si j’avais prononcé le nom d’un démon. Elle m’a rétorqué qu’elle ne voulait jamais entendre parler de l’école du diable. »
Une importante place au catholicisme
Pour comprendre cette défiance de certains habitants vis-à-vis du public, il faut remonter le fil de l’histoire de l’enseignement catholique en Bretagne, l’une de ses places fortes. « Si vous regardez une carte des vocations des prêtres ou des religieuses au XIXe siècle, vous remarquez que le Nord du Finistère, l’Est de l’Ille-et-Vilaine et le Centre Bretagne sont des territoires où la pratique du catholicisme est très importante », analyse Samuel Gicquel, historien à l’université de Rennes 2.
Une ferveur qui s’ajoute à une forte demande de la population. Cette situation idéale permet ainsi à des communautés religieuses de s’implanter et d’ouvrir des écoles pour instruire les enfants de toutes les couches sociales.
En 2023, l’omniprésence du privé catholique reste très marquée. Les établissements catholiques s’établissent dans plus de la moitié des 1 200 communes bretonnes. Dans 165 d’entre elles, l’école catholique est même la seule proposition scolaire.
Les chiffres du lycée sont encore plus criants : plus de 43 % des lycéens sont scolarisés dans un établissement privé. Dans le Morbihan, c’est près d’un lycéen sur deux.
À Ploërmel, commune aux 10 000 âmes, un petit noyau d’habitants tient le premier lycée public pour responsable de tous les maux. Des dix plaies d’Égypte à celles de Ploërmel, il n’y a qu’un pas. À commencer par les fermetures de classes. Pour la rentrée, le rectorat annonce la fermeture de trois classes de seconde et d’une classe de première au lycée privé La Mennais, seul établissement d’enseignement général.
Véronique Callas, qui a pris les rênes de l’établissement en 2019, vit cette nouvelle comme un affront. « Aujourd’hui, j’ai plus de demandes d’inscriptions que de places, ce n’est pas normal. On touche à la liberté de choix des familles. J’ai demandé l’ouverture d’une classe supplémentaire. Ce sera un autre refrain si je ne l’ai pas. »
Le lycée public, le « caillou dans la chaussure » du lycée catholique
L’équipe du lycée privé est inquiète. Voir débarquer un concurrent, c’est du travail en moins, des postes supprimés… Le personnel sait qu’il est sur la sellette. À l’accueil, le professeur d’histoire-géo Olivier Millet ne se fait pas d’illusions. Oui, le lycée Mona-Ozouf est nécessaire pour garantir un vrai choix, « mais c’est surtout un sacré caillou dans la chaussure, lâche le prof. C’est fini les années de confort ».
Un confort avec lequel on ne rigole pas. Premier établissement de Bretagne et premier lycée privé de France pour ses résultats au bac, selon les derniers classements du Parisien Étudiant, La Mennais — qui appartient au réseau du même nom, présent dans 26 pays dans le monde et scolarisant 30 000 jeunes — sait se vanter. « Ne pas pratiquer les prix exorbitants des écoles parisiennes est un avantage, mais avec ce nouveau lycée, on sait que des familles vont partir dans le public, par définition gratuit », partage Olivier Millet.
Preuve de la forte attente suscitée par ce nouveau lycée, plus de 200 personnes se sont rendues à la première réunion publique organisée par la Région Bretagne en janvier pour répondre aux questions des familles et futurs élèves, selon les chiffres communiqués par Ouest-France.
La crainte d’une nouvelle population
Mais même s’il est minoritaire, le rejet du lycée public à Ploërmel ne se résume pas seulement à une bataille de chiffres. Pour s’en rendre compte, il faut interroger les habitants installés depuis peu de temps. Comme Christian* qui se souvient comme si c’était hier de son emménagement, il y a un an.
Les regards qui dévisagent, les questions du genre « vous n’êtes pas d’ici, vous ! » Le sentiment d’être un étranger dans ce petit coin du centre Bretagne qu’il a choisi pour sa douceur de vivre est encore tenace.
Laurie, l’irréductible défenseure du lycée Mona-Ozouf, en a aussi fait l’amère expérience lors d’une énième réunion publique. « J’ai demandé pourquoi le lycée public mettait autant de temps à ouvrir. J’ai expliqué que dans ma ville d’origine, à Vannes, il y a un vrai choix entre le privé et le public. On m’a dit que je n’avais pas mon mot à dire. Jusqu’à ce que l’on me crie : ‘Si t’es pas contente, casse-toi de là !’ »
En discutant avec ces quelques récalcitrants du public, à Ploërmel existe un microcosme où l’on est attaché à cultiver l’entre-soi social et culturel. Avec la nouvelle population que le lycée Mona-Ozouf va amener dans le territoire, certains l’ont fait savoir.
Encore sidérée, l’ex-édile Béatrice Le Marre se remémore ses anciennes discussions enflammées avec certains administrés en plein débat sur la pertinence d’un lycée à Ploërmel. D’après elle, des personnes, qui n’auraient « rien vu d’autres que l’intérieur d’une église », lui avaient partagé leur peur de voir débouler des « cassos » et autres « Arabes ».
Pour le recteur des paroisses de Ploërmel, Christophe Guégan, la peur ne vient pas de l’appartenance à une quelconque religion ou d’une condition sociale, mais d’un certain mode de vie : « Il y a toujours la crainte de gens de l’extérieur. Je pense que cette crainte est davantage liée aux personnes arrivant avec un idéal, avec un certain mode de vie, comme le véganisme. Je pense que c’est plus ça qui fait peur. »
Une première bataille de perdue… Mais pas la guerre
Même si la première bataille a été perdue, le recteur des paroisses de Ploërmel s’est fait une raison. Christophe Guégan à déjà d’autres projets en tête : pour ne pas voir leur influence s’émietter, il prévoit la construction d’une aumônerie à quelques pas du nouvel établissement et d’une permanence de la paroisse à l’intérieur même du lycée Mona-Ozouf.
Pour cette paroisse, le recteur doit convaincre au minimum six familles pour recevoir l’aval du rectorat. Avec l’éventualité d’une antenne universitaire et d’un internat dans les années à venir, l’objectif de l’Église est clair : « Nous cherchons à profiter de l’effervescence de la vie étudiante pour recruter de nouveaux fidèles. »
Christophe Guégan peut déjà oublier la voix de Laurie : « Je me suis suffisamment battue contre l’exclusivité du privé, ce n’est pas pour que mes enfants suivent la foi dans le public. »
De toute façon Laurie ne prête même plus attention à ce qu’elle ressent comme une omniprésence de la religion lorsqu’elle se rend au centre bourg. Et histoire de se rassurer, elle fait régulièrement un crochet devant le lycée public. Ce dernier sera inauguré le 29 septembre en présence de l’historienne Mona Ozouf.
*nos sources ont requis l’anonymat.

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