Médiapart - Élèves trans : l'enseignement catholique refuse d'appliquer les préconisations du gouvernement
Mediapart révèle les fiches que l’enseignement catholique diffuse dans ses établissements sous contrat, pour défendre l’altérité « homme-femme », au nom d’un « corps sexué » vu comme un « don de Dieu » et à rebours de la circulaire diffusée en 2021 par le ministère de l’éducation. Lequel ne voit pas le problème.
14 avril 2023 à 17h14
Officiellement, il s’agit simplement d’apporter des « repères » pour l’ensemble des personnels des
écoles, collèges et lycées dont il a la charge. Le secrétariat général
de l’enseignement catholique a présenté, à l’occasion de la réunion de
son comité national le 23 mars 2023, une série de fiches pour aider ses
équipes à faire preuve de « discernement » dans la prise en
charge des élèves trans ou se questionnant sur leur identité de genre.
L’enseignement privé sous contrat, très majoritairement catholique,
scolarise environ un élève sur cinq en France.
Mediapart a pu se procurer ces fiches en intégralité avant leur
diffusion dans les établissements à partir du vendredi 14 avril 2023.
Signées par Monseigneur Benoît Rivière, son évêque référent, et
Philippe Delorme, secrétaire général de l’enseignement catholique, leur
contenu est sans ambiguïté : il s’agit de procéder à la lumière de « l’anthropologie chrétienne », ce qui consiste à convaincre l’élève d’accueillir son « corps sexué » comme un « don de Dieu », dans le cadre de relations sexuelles et amoureuses bâties sur l’axe de « l’altérité femme-homme ».
« Si ces fiches sont appliquées strictement, elles sont transphobes et homophobes, met en garde Julien Poirier, représentant du syndicat FSU dans le collectif Éducation contre les LGBTIphobies. Pour un jeune en situation de vulnérabilité ou de questionnement, si tout ce qu’on lui oppose c’est de réfléchir à son corps comme un don divin dans un seul modèle hétéronormé, les répercussions peuvent être dramatiques. »
Ces fiches, « en particulier la fiche 3 », posent
question, juge également Sophie Vénétitay, secrétaire générale adjointe
du syndicat enseignant Snes-FSU, premier syndicat du secondaire dans le
public. Le risque est grand que les questions des élèves, voire
parfois leurs grandes difficultés à traverser cette période de leur vie,
ne soient pas ou mal abordées du fait. »
Le Snes n’est pas le seul à le penser. « C’est la négation de tout questionnement sur son identité de genre et de toute possibilité de transition, considère
également Alexis Guitton, élu national au syndicat Fep-CFDT, premier
syndicat de l’enseignement catholique, interrogé par Mediapart sur le
sujet. Nier la personne trans, c’est de la transphobie affichée. Les
passages sur l’éducation à la sexualité relèvent d’une forme
d’homophobie à peine latente, car la relation affective et sexuelle ne
se passe que dans la “complémentarité et l’altérité” avec le sexe
opposé. On comprend que les schémas préétablis sont ceux qui doivent
continuer à exister. » Dans un communiqué sur le sujet, la CFDT enfonce le clou : ces fiches diffuseraient une « pensée homophobe ».
« Deux réalités »
« On s’adresse aux chefs d’établissement, pour affronter des situations qui questionnent les jeunes, leurs pairs, les familles, assure Nathalie Tretiakov, adjointe de Philippe Delorme et chargée du sujet. Notre projet n’est pas une idéologie qui refuserait de reconnaître un élève trans. On accepte les personnes telles qu’elles sont, la lutte contre les discriminations est au fondement de notre projet. Mais ces questions complexes nécessitent une délicatesse, une prudence, un accompagnement. »
Le collectif Éducation contre les LGBTIphobies, qui rassemble plusieurs syndicats enseignants du public comme du privé, a cependant immédiatement contacté Nicolas Kanhonou, conseiller « école inclusive, égalité entre les femmes et les hommes et lutte contre les discriminations » du ministre de l’éducation Pap Ndiaye, après avoir pris connaissance de ces documents. Il a également prévenu la direction générale de l’enseignement scolaire du ministère. Pour le moment, sans obtenir de réponse.
Plusieurs éléments devraient amener le ministère à réagir : la circulaire ministérielle officielle, dite « circulaire Blanquer » du nom de l’ancien ministre, diffusée dans toute l’Éducation nationale le 29 septembre 2021 après bien des remous (lire ici notre enquête), affirme le cadre auquel l’Éducation nationale doit se soumettre, et il est très éloigné de ce que propose l’enseignement catholique. Cette circulaire a été envoyée dans tous les établissements, publics et privés, « comme toutes les circulaires », confirme l’enseignement catholique.
Pour cette circulaire, et donc le ministère, « l’établissement scolaire doit être attentif à garantir les conditions d’une transition revendiquée – c’est-à-dire la possibilité d’être et de demeurer identifié et visible comme une personne transgenre – ou d’une transition confidentielle », par une « écoute active et bienveillante des interrogations et des besoins exprimés par l’élève » et conduire des aménagements, sur la liberté vestimentaire, le respect du choix du pronom et du nom d’usage dans la vie interne de l’établissement, ou encore la mise en place de lieux d’intimité dédiés.
Il faut distinguer « deux réalités », pour Bruno Poucet, professeur des universités en sciences de l’éducation à l’université de Picardie-Jules-Verne, spécialiste de l’école privée. Ce qui est de l’ordre de la pédagogie (l’organisation de l’enseignement, le respect des programmes, l’inspection par la puissance publique), de l’organisation générale du système éducatif (l’accueil des élèves sans discrimination), de l’organisation professionnelle des enseignant·es. Là-dessus, « les établissements privés sont tenus d’appliquer strictement les circulaires et le font depuis soixante ans », explique le chercheur.
« En revanche, pour tout ce qui relève du caractère propre (vie scolaire, cantine, internat, activités cultuelles, organisation de la direction, etc.), les établissements sous contrat relèvent du droit privé et ne sont donc pas concernés par les circulaires du ministère, sous réserve de respecter par exemple les normes en matière d’hygiène alimentaire, de bonnes mœurs, etc. » Interrogé sur la circulaire consacrée à la transidentité, Bruno Poucet estime qu’elle s’applique « bien entendu », au nom de la loi Debré.
Et pourtant, le ministère de l’éducation nationale, interrogé par Mediapart, affirme, par une simple réponse écrite, qu’il n’a pas « à se prononcer dans la mesure où elles [les fiches – ndlr] portent sur la vie scolaire et donc sur le caractère propre de l’établissement ». Avant d’ajouter : « En revanche, le ministère rappelle, d’une part, que les enseignements sont soumis à des règles communes, et que, dans toutes les écoles et tous les établissements, le respect de l’égalité filles-garçons et l’absence de toute discrimination [sont] un principe absolu. »

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