Médiapart - IVG, Homosexualité : un lycée privé de Compiègne accusé de censure par ses propres enseignants


IVG, homosexualité : un lycée privé de Compiègne accusé de censure par ses propres enseignants

 


Le lycée Jean-Paul-II a interdit à des professeurs d’amener leurs classes voir un film sur Simone Veil et un autre sur l’homophobie au Kenya, révèle Mediapart. Le directeur de l’enseignement catholique ne voit pas le problème. Le rectorat se tait.

Mathilde Goanec

31 mars 2023 à 16h49

Simone Veil, trop subversive pour l’enseignement catholique ? C’est ce qu’ont découvert avec effarement plusieurs professeur·es du groupe scolaire privé Jean-Paul-II, à Compiègne dans l’Oise, établissement catholique accueillant 3 200 élèves, de l’école primaire au BTS, sous contrat avec l’État.

Quelques mois plus tard, d’autres enseignant·es se sont opposé·es de la même manière à leur direction au sujet de la projection du film Rafiki, mettant en scène la répression subie par deux jeunes lesbiennes au Kenya. Depuis, confirme un personnel de l’établissement, « la tension n’a cessé de monter ».

Les premières pressions dénoncées remontent au mois octobre 2022 : des profs de français et d’histoire demandent à la direction du collège que leurs élèves de troisième puissent assister à une projection du film d’Olivier Dahan, Simone, le voyage d’un siècle, à la suite d’un travail engagé en classe autour de l’autobiographie de l’ancienne ministre, Une vie.

Anticipant les questions sur la dureté de certaines images, ces professeur·es préviennent que le film, notamment dans son évocation de la Shoah, est adapté au public collégien – l’œuvre est d’ailleurs chaudement recommandée comme support pédagogique par l’Éducation nationale.

Mais la direction du collège Jean-Paul-II s’oppose tout net à cette initiative, dans un écrit que Mediapart a pu consulter. Et ce n’est pas « la déportation mais bien la carrière politique de Mme Veil et l’IVG » qui posent problème, explique la principale.

Des professeur·es de lettres, faisant à quelques jours d’intervalle la même demande pour leurs élèves de première, se voient opposer un refus justifié à peu près dans les mêmes termes, à l’occasion d’une réunion de direction du lycée.

L’établissement « prône la vie et pas la mort », explique le proviseur devant plusieurs témoins, arguant du soutien du prêtre œuvrant dans l’établissement et de la responsable de la pastorale (chargée de l’éducation religieuse dans un lycée privé catholique). Finalement, seuls les élèves majeurs en BTS santé pourront assister à la projection au cinéma de Simone, le voyage d’un siècle, après avoir dû batailler à la suite d’un énième refus de l’établissement.

Les enseignant·es tentent de convaincre de l’adéquation entre le film, le programme scolaire et le projet éducatif défendu par Jean-Paul-II.

« En première, nous avons un parcours pédagogique sur le thème “Écrire et combattre pour égalité”, et nous avons travaillé sur la figure d’Olympe de Gouges, explique une professeure de lettres, très heurtée par ce qu’elle qualifie de “censure”. Le parcours de Simone Veil était un prolongement de ce travail : il s’agit d’une femme politique de haut rang qui s’est engagée pour le droit des femmes. Le bac de français est une épreuve de maturité, et donc cela avait du sens. » 

La direction de Jean-Paul-II ne nous a pas répondu sur cette décision. Sollicité par Mediapart, le directeur général de l’enseignement catholique en France, Philippe Delorme, livre l’explication suivante, celle « d’éviter la violence des images liées à la Shoah ». L’histoire de la Shoah est cependant enseignée dès le collège, reprise au lycée, et de très nombreux élèves de l’académie sont allés avec leurs professeur·es visionner l’œuvre d’Olivier Dahan, dont des élèves issus d’établissements catholiques voisins de Jean-Paul-II. 

Sur la question de l’avortement, Philippe Delorme rappelle également que les établissements doivent « éduquer au choix et au discernement : se confronter à des convictions différentes est un élément nécessaire à la construction de tout jeune ». Tout en précisant n’avoir « aucun pouvoir » sur les décisions prises par le lycée de Compiègne, en vertu de l’autonomie des établissements scolaires catholiques.

Un film accusé de « banaliser l’homosexualité » 

Mais un second épisode vient blesser encore davantage une partie de la communauté éducative de Jean-Paul-II. Mi-décembre, plusieurs profs qui s’impliquent depuis plusieurs années dans le dispositif mené par le Centre national du cinéma (CNC) et l’Éducation nationale « Lycéens et apprentis au cinéma » sont conviés à une réunion de « discernement » autour de la projection dans l’établissement, prévue en janvier, du film Rafiki de la réalisatrice kenyane Wanuri Kahiu, pour des classes de seconde et de première.

L’œuvre met en scène deux jeunes lycéennes et leur amour naissant, ainsi que le déchaînement de violences qu’elles subissent à la découverte par leurs proches de cette relation, jusqu’à l’exil en Angleterre de l’une des deux protagonistes. Le film a été sélectionné par le comité de pilotage du dispositif « Lycéens et apprentis au cinéma » et présenté sur tout le territoire français, dans des lycées publics, privés, généraux et professionnels. Il s’accompagne d’un travail en classe.

Impensable de projeter une telle œuvre, a jugé devant plusieurs professeur·es réuni·es le proviseur du lycée Jean-Paul-II, qui « banalise l’homosexualité » et suscitera « la controverse » dans les familles, selon des éléments recoupés auxquels Mediapart a eu accès.

Quand on est catholique, poursuit le principal, « on ne va pas voir un film sur l’amour entre deux personnes du même sexe », et on ne s’inscrit pas dans cette « tendance ». Les jeunes, expose le responsable, seraient suffisamment « matraqués » sur le sujet de l’homosexualité. « On en voit partout comme si c’était devenu la norme. Or ça reste une minorité et heureusement pour notre humanité », insiste le proviseur. 

Le lycée Jean-Paul-II n’a pas souhaité répondre aux questions de Mediapart sur ces propos.

Interrogé parallèlement à notre enquête par l’agence spécialisée AEF, ce proviseur concède n’avoir pas vu le film Rafiki au moment de ces discussions mais n’en démord pas : « Le message envoyé par le film n’était pas en adéquation avec le message que nous avons souhaité transmettre à nos élèves au travers de notre éducation affective, relationnelle et sexuelle. »

À l’issue de ces échanges, plusieurs professeur·es de Jean-Paul-II, agent·es de l’État payé·es par le ministère de l’éducation nationale, s’inquiètent. D’abord du message envoyé à leurs élèves LGBTQI+ présents dans l’établissement, mais également du sérieux de la lutte contre l’homophobie auquel leur établissement, sous contrat, est tenu. Ces enseignant·es craignent, enfin, une forme d’entrave à leur liberté pédagogique et alertent le rectorat.

Dans l’un de ces courriers consultés par Mediapart, en janvier, un enseignant souligne sa volonté de « transmettre des valeurs humaines » et dénonce la culture de l’établissement « sous le contrôle de la pastorale ». En mars, un autre mentionne « le choix d’une culture de la censure autour d’une crispation identitaire et d’une morale close au détriment d’une culture de l’interprétation des œuvres comme moyen d’accès à une morale ouverte » et s’inquiète de la capacité de son lycée, « sous contrat », de « former à la tolérance et à l’esprit critique du citoyen ». À sa demande de « protection fonctionnelle », l’institution ne répond pas.

L’argument du « caractère propre » de l’enseignement catholique

Le rectorat, questionné par Mediapart sur ces refus de projections et sur les propos tenus dans l’établissement concernant l’homosexualité, dit suivre « attentivement la situation évoquée » mais s’en tient à une réponse lapidaire à nos nombreuses questions, citant simplement les articles du contrat cadrant les droits et les devoirs d’un établissement privé sous contrat vis-à-vis de l’Éducation nationale.

L’enseignement doit être « dispensé selon les règles et programmes de l’enseignement public », et l’établissement, « tout en conservant son caractère propre, doit donner cet enseignement dans le respect total de la liberté de conscience ». D’après nos informations, une inspection devrait avoir lieu dans les jours à venir au sein de l’établissement, ce que n’a pas souhaité confirmer le rectorat.

Plusieurs courriels ont également été adressés en mars à un membre du diocèse pour l’alerter sur « le drame absolu qui se joue dans [les] établissements d’enseignement catholique dans l’Oise », une enseignante évoquant un « conflit de valeur abyssal sans dialogue possible ». Ils sont restés sans réponses.

Plusieurs syndicats locaux ont également prévu d’alerter prochainement les instances rectorales et diocésaines pour lutter contre « la souffrance et la situation vécue » par leurs collègues. Mais le diocèse de l’Oise, chargé du groupe scolaire Jean-Paul-II, n’a pas souhaité répondre directement à nos questions.

Auprès de Mediapart, Philippe Delorme appelle à comprendre cette décision « dans un contexte » : « L’enseignement catholique est ouvert à tous et on doit faire attention à toutes les sensibilités, mais on doit aussi éviter de créer des tensions et des polémiques. Chacun peut réagir différemment par rapport à ce type de films. Il y a des personnes qui peuvent être heurtées par ça. Ce n’est pas une évidence pour tout le monde. »

L’avortement est pourtant inscrit comme un droit dans la loi, et l’homophobie, comme la transphobie, considérée comme un délit.

« Cela n’interdit pas à l’Église catholique de dire ce qu’elle à dire en dehors des cours sur ces questions, sur ce qui selon nous fonde la vie humaine, dans le respect absolu de la liberté de conscience et de croyance », précise Philippe Delorme, évoquant l’obligation pour chacun des professeurs et professeures travaillant dans l’enseignement catholique de respecter « le caractère propre de l’établissement », compris comme « un projet éducatif particulier », doté d’un « esprit, celui de l’Évangile ».

Ce « caractère propre », selon les textes réglementaires, est l’un des principes qui justifient, en France, la coexistence d’une école publique et d’une école dite « libre », néanmoins financée en grande partie par l’État, qui conserve de ce fait un rôle de contrôle.

L’enseignement catholique confirme vouloir respecter « absolument les programmes », mais classe les deux films sujet de controverses à Jean-Paul-II dans la catégorie de « propositions » faites aux élèves.

« Les propositions de films ou de livres dans le cadre de projets portés par l’Éducation nationale, ce n’est pas le programme, martèle Philippe Delorme. Et ces listes de propositions, avec parfois trois scènes de viol par livre, sont critiquables. On se demande qui est derrière ces choix. Il y a une violence que je trouve malsaine et nous avons des plaintes de parents là-dessus. »

Or ce n’est pas seulement la représentation des violences subies par ces deux protagonistes lesbiennes qui pose problème à la direction du lycée Jean-Paul-II mais bel et bien la représentation de l’homosexualité elle-même.

La direction de Jean-Paul-II, en interne, invoque d’ailleurs à plusieurs reprises cet argument, expliquant que les films proposés aux élèves contreviendraient au projet éducatif de l’établissement, fondée sur « le couple formé par un homme et une femme »a ainsi expliqué le proviseur du lycée à des enseignant·es qui arguaient du dispositif national dans lequel s’enchâssait Rafiki. « Heureusement qu’on ne fait pas ce que l’État demande à ses lycées publics, nous avons notre projet à nous. Notre contrat est sur l’aspect pédagogique, pas sur le reste. »

Cependant, rien de tel dans le projet éducatif ou pastoral de l’établissement. Dans la brochure présentant le lycée général et technologique, l’établissement Jean-Paul-II est décrit comme « une école où chacun est reconnu dans sa propre dignité dans le respect des différences, afin d’être attentif à l’autre et de s’ouvrir à l’universel », « un lieu de formation intégrale », le proviseur insistant simplement sur « l’ouverture à l’universel et à une dimension spirituelle de l’existence ».

L’une des professeures de lettres incriminées pour son choix de projeter le film Simone, le voyage du siècle, parle « du fourre-tout du caractère propre » et d’un discours « antipape » : « Le pape François, depuis 2019, demande explicitement de n’exclure aucune tension, de mener des débats contradictoires, sinon nous allons renforcer les tensions identitaires. Et travailler à la formation intégrale de la personne, cela n’est certainement pas faire le choix d’exclure les sujets dits “sensibles”. Pour Jean-Paul-II, on peut ne pas être d’accord les uns avec les autres, mais c’est bien à partir du réel que la morale ouverte. C’est un effort à faire, un affrontement. »

Un autre professeur, soulignant la souffrance accrue que ces deux affaires ont créée dans l’établissement, ainsi que « la multiplication d’incidents de ce type », met également en cause le poids du « clientélisme ». « Dans le privé catholique, les parents payent et donc il ne faut pas faire de vagues. »

Dans la même académie, à Pont-Sainte-Maxence dans l’Oise, l’institution Saint-Joseph-du-Moncel, également sous contrat, a ainsi reporté les ateliers qui auraient dû être organisés dans le cadre de la Semaine de l’égalité organisée par l’Éducation nationale, début mars, à la suite de nombreuses plaintes des familles, a rapporté le journal Le Parisien.

Les ateliers devaient porter notamment sur « l’équité salariale », « le sexisme dans la langue », « l’identité de genre et d’orientation sexuelle ». L’initiative de l’établissement catholique avait été notamment relayée et dénoncée par le réseau Parents vigilants, un collectif affilié au parti Reconquête d’Éric Zemmour.

Une professeure, exerçant dans un autre établissement de l’académie, s’est vu elle aussi « mettre des bâtons » dans les roues au sujet du film d’Olivier Dahan sur Simone Veil, et parle de « problèmes de ce genre dans de plus en plus d’établissements » de Picardie.

« Nos supérieurs ne sont pas les chefs d’établissement ou l’évêque mais le rectorat, le ministère, qui nous fournissent un programme et nous informent des compétences à transmettre, et nous n’avons pas à déroger là-dessus, assure cette enseignante. Si les directions ne sont pas d’accord avec ça, qu’elles aillent dans le hors-contrat. »  

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