Quand une enquête ravive une enfance douloureuse - Riaumont
Maltraitances
Les récentes mises en examen de responsables de la communauté
religieuse de Riaumont (Pas-de-Calais) ravivent les souvenirs amers de
trois anciens pensionnaires de l'internat.
Par Bartolomé Simon- Aujourd'hui en France - Edition Principale
Les langues n'ont pas fini de se délier. Un mois après les mises en examen de quatre prêtres de la communauté religieuse de Riaumont, à Liévin (Pas-de-Calais), pour « violences légères » par personne ayant autorité, les témoignages de maltraitances d'anciens pensionnaires affluent. Les encadrants, âgés de 37 à 55 ans, sont soupçonnés de « coups de pied, coups de poing, gifles et coups de ceinture » à l'égard dune dizaine d'écoliers, entre 2007 et 2014. Ce dossier n'est qu'une part de l'enquête titanesque ouverte aussi pour viol et violences sexuelles entre élèves, et pédopornographie.
Les remous causés par ces mises en examen ont poussé Guy B., Jean-Luc T. et Michel L. à évoquer leur passé. Les faits, aujourd'hui prescrits, se sont déroulés dans les années 1970. Guy, qui nous a contactés, nous a d'emblée dit : « Quand j'étais jeune, ils ont fait de moi un débile profond. C'est à cause de Riaumont qu'on a vrillé. »
Guy entre à l'internat en 1971, à l'âge de 11 ans. Il y est placé par la justice, comme tous ses camarades à l'époque. Il raconte : « Le père Revet (NDLR : fondateur de Riaumont décédé en 1986), un grand bonhomme toujours les mains sur sa ceinture, m'accueille en début d'après-midi. J'enfile un short en cuir puis on me tond le crâne. A côté de moi, les prêtres suspectent un gosse d'avoir fumé. Ils le traînent et renversent son cartable. Une cigarette tombe. Le père Revet enlève son ceinturon et lui lance à la figure. La boucle s'est plantée dans l’œil du gamin. »
des blessures infligées au vu et au su de tous
Le « gamin » qui a manqué de se faire éborgner, c'est Jean-Luc. Ce chauffeur routier de 59 ans a passé toute son adolescence à Riaumont, de ses 9 ans à ses 18 ans, jusqu'en 1977. « Je me souviens des coups de cravache pour chien. Les prêtres me disaient : Comme le ceinturon ne te fait rien, on va passer à la cravache. » Il évoque ensuite une punition qu'on dirait directement sortie d'un film de guerre. « On entrait dans une pièce sombre. On n'y voyait rien. Plusieurs frères nous attendaient pour nous tabasser à coups de rangers. Alors on se mettait en boule et on encaissait... »
Les blessures sont infligées au vu et au su de tous. Mais l'omerta règne. Adolescent, alors que Jean-Luc se déshabille lors d'une sortie à la piscine, une encadrante tombe dans les pommes à la vue de son dos strié par les coups. Il ne retournera plus à la piscine, les prêtres le lui interdisent. Pour éviter de s'attirer les foudres des juges des enfants, les prêtres auraient donné des consignes : « Lors des visites des magistrats, les responsables nous demandaient de leur sauter dessus, rapporte Jean-Luc. Les juges repartaient fissa. Et les prêtres disaient alors : Voyez, regardez comme ces gamins sont fous ! »
Dans les années 1970, les permissions de sortie se font rares : une fois par mois, voire tous les deux mois en cas de bêtise. Les fuyards sont sévèrement punis. Pour les identifier, on leur tond des croix sur le crâne ou on les marque au mercurochrome. Un soir de foire à Riaumont, une vingtaine de pensionnaires saute le muret de l'internat. « A notre retour, le père Revet attendait le ceinturon à la main, se souvient Guy. Il nous a alignés pour nous frapper un par un. » Une nouvelle fugue de Guy en 1975 lui vaudra, selon lui, un huis clos d'une semaine dans les douches, « en slip, la boule à zéro, avec une soupe et un peu de pain tous les jours ».
L'hiver, le camp scout prend ses quartiers dans un chalet savoyard. De l'aveu général, les séjours à la montagne ont forgé d'heureux souvenirs. Même si les conditions apparaissent rudimentaires et quasi militaires pour des enfants. « On dormait entassés sous les combles, enroulés dans des sacs de farine, sans chauffage, on gelait », raconte Guy.
violences psychologiques
Michel non plus n'a pu oublier Riaumont. « C'était de la survie. » Ce quinquagénaire estime que son handicap, la poliomyélite, l'a « sauvé », parce que les curés le « frappaient moins ». S'il se montre plus nuancé que ses camarades, il parle d'une éducation « où seules les baffes comptaient ». Selon Michel, les maltraitances étaient aussi psychologiques : « Le père Revet disait aux enfants : Ta mère est une p..., c'est pour ça que tu es là, on ne peut rien faire d'autre pour toi. »
Michel n'a jamais oublié la phrase entendue lorsqu'il est sorti : « A 18 ans, la juge m'a dit : Vous êtes libre. C'était bien le signe que je vivais dans une prison à ciel ouvert ! » Il reprend ses études d'électronique puis se fait embaucher dans le milieu hospitalier. Riaumont est loin maintenant, mais il porte un regard amer sur l'internat. « Cet endroit a produit des malades et des délinquants. Sur dix gamins, seuls trois ou quatre s'en sortent. Ce genre de maison devrait être fermée depuis longtemps. »

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